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·19 June 2026

EXCLU - Coupe du monde 2026: "En Haïti, on nous considère comme des héros", Bellegarde raconte l'engouement de son pays malgré un contexte difficile

Article image:EXCLU - Coupe du monde 2026: "En Haïti, on nous considère comme des héros", Bellegarde raconte l'engouement de son pays malgré un contexte difficile

International haïtien depuis septembre 2025, Jean-Ricner Bellegarde revient sur son choix de représenter le pays de ses origines. Entre ambition sportive, fierté nationale et qualification historique pour la Coupe du monde, le milieu évoque un projet qui dépasse largement le cadre du football dans un pays qui traverse une crise politique et économique majeure.

Qualifiée pour la première Coupe du monde de son histoire récente, la sélection haïtienne suscite un engouement sans précédent auprès de sa population et de sa diaspora. Parmi les artisans de cette réussite figure Jean-Ricner Bellegarde. Formé en France et passé par les équipes de jeunes tricolores, le milieu de terrain a choisi de défendre les couleurs du pays de ses origines. Dans cet entretien qu'il nous a accordé avant le mondial, il revient sur les raisons de son choix, l'évolution du projet haïtien et l'impact d'une qualification qui dépasse largement le cadre sportif. Dans la nuit de vendredi à samedi, son équipe affronte le Brésil avec pour mission de rester en vie dans la compétition après une défaite contre l'Ecosse en ouverture (0-1).


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Avant de choisir cette sélection, tu as eu une histoire avec les équipes de jeunes en France. Ma première question est simple : qu'est-ce qui t'a poussé à rejoindre Haïti ?

En fait, j'ai toujours suivi la sélection haïtienne. Même lorsque je jouais pour en équipe de France de jeunes, je gardais un œil sur eux car c'est mon pays. J'ai toujours voulu voir grandir cette sélection. C'est vrai qu'auparavant, il y avait pas mal de difficultés sur le plan de l'organisation, comme on peut en rencontrer avec les équipes en développement. Forcément, quand on naît en France, on suit le processus classique pour essayer de jouer en équipe de France avec son club. Après mon arrivée à Strasbourg, je me suis posé des questions. Je me suis dit : pourquoi ne pas tenter l'aventure avec Haïti et me lancer ce challenge ? L'opportunité s'est présentée au moment des qualifications pour la Coupe du monde. J'ai vraiment senti que la fédération faisait de gros efforts pour structurer les choses, malgré le fait que nous ne puissions pas jouer ni même voyager en Haïti à cause de la situation. Ils m'ont vraiment poussé à venir pour faire grandir l'équipe. J'ai également ressenti que les joueurs souhaitaient mon arrivée. Tout cela a pesé dans la balance. J'ai pesé le pour et le contre avec ma famille. Tenter ma chance pour qualifier Haïti pour le Mondial était un projet qui faisait rêver tout le monde chez moi. J'ai foncé, et cela a été une réussite.

Est-ce facile de choisir sa nationalité sportive ? Est-ce un choix qui se fait en un claquement de doigts, ou est-ce le fruit d'une longue réflexion, voire un crève-cœur ?

Cela dépend de la vision de chacun. Si vous êtes issu d'un pays en voie de développement où la sélection progresse et cherche à devenir une grande nation, le choix s'impose plus naturellement. On voit d'ailleurs plusieurs sélections évoluer de manière très positive. Après, on ne va pas se mentir, la situation actuelle en Haïti est particulièrement difficile. Ce n'est pas le genre de contexte qui attire spontanément les binationaux. Mais je pense que notre qualification, l'arrivée de nouveaux joueurs et le travail de fond de la fédération vont changer la donne et attirer du monde à l'avenir. Le choix est évidemment plus simple lorsque la nation est déjà développée et possède un réservoir important de bons joueurs.

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Quelles mesures la fédération haïtienne a mis en place pour structurer l'équipe et attirer des joueurs de la diaspora ?

Ils échangent beaucoup avec d'autres fédérations pour observer leur fonctionnement et s'en inspirer. Concernant le staff, ils ont opté pour un fonctionnement mixte. On y retrouve des compétences venues de France, comme le coach ou les kinés. L'objectif est d'apporter une approche plus européenne, car le football est plus avancé dans sa structure ici qu'aux États-Unis, par exemple. Cette volonté de professionnalisation et de mettre les joueurs dans les meilleures dispositions est très stimulante. On sent qu'on peut participer à la construction de quelque chose de grand. C'est ce projet qui m'a séduit, ainsi que la perspective d'ouvrir la voie pour les générations futures. La situation au pays est difficile, notamment pour trouver du travail, et le football peut être une formidable opportunité pour ces jeunes de s'en sortir et d'espérer évoluer un jour en Europe.

"Quelque part, je les représente en Europe et en Premier League"

Au-delà de ton cas personnel, on a pu lire dans les médias qu'il y avait un "effet Bellegarde", ton choix ayant incité d'autres joueurs à te suivre, comme Wilson Isidor ou Josué Casimir. As-tu eu le sentiment d'être un déclencheur ?

Oui, clairement. Avant qu'ils ne fassent leur choix, la fédération les avait contactés, puis ces joueurs sont venus vers moi pour me demander comment se passaient les choses et quel était mon ressenti. Voir un joueur d'un club de Premier League faire ce choix interpelle forcément et pousse à la réflexion. Je suis ravi que mon arrivée ait pu avoir cet impact positif et que tout le monde s'y retrouve aujourd’hui.

Comment ce choix a-t-il été perçu en Haïti ? As-tu ressenti un engouement particulier ?

L'accueil a été extrêmement positif. Quelque part, je les représente en Europe et en Premier League, ce qui suscite une immense fierté. Les bonnes nouvelles sont rares concernant Haïti, alors cette qualification apporte énormément de joie à la population. J'ai reçu d'innombrables messages, tout comme ma famille. L'impact sur le pays est bien réel et très fort.

Parmi tous ces messages, y en a-t-il un qui t'a particulièrement marqué ou touché ?

Je reçois parfois des vidéos d'enfants restés là-bas qui regardent nos matchs à la télévision. On voit leurs conditions de vie difficiles, et pourtant, ils crient votre nom et débordent de joie. Ce genre de témoignage fait chaud au cœur. En Europe, nous bénéficions d'un certain confort de vie, et voir que l'on peut transmettre autant d'émotions et de bonheur à des gens qui n'ont pas grand-chose grâce au football, c'est ce qu'il y a de plus touchant pour un joueur.

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Ce rôle de modèle et cette ferveur populaire te confortent-ils dans ton choix, en te disant que tu n'aurais probablement pas vécu la même chose en restant dans le circuit de l'équipe de France ?

Tout à fait, l'impact est totalement différent. L'équipe de France s'apparente à un circuit où les talents se succèdent continuellement. Hormis pour quelques très grands noms qui marquent l'histoire, la relation avec le public n'est pas la même. En Haïti, depuis la qualification, les gens nous considèrent comme des héros. On ressent un amour et une ferveur incroyables. C'est extrêmement valorisant pour un joueur de vivre cela, et cela démontre à quel point le football peut accomplir de grandes choses.

"En Haïti, les amateurs de football soutiennent traditionnellement le Brésil"

Y a-t-il un souvenir ou une anecdote précise qui symbolise cet engouement pour toi depuis la qualification ?

Après le match de la qualification, j'ai vu des images impressionnantes de gens en liesse dans les rues chantant nos noms. On m'a même partagé un chant de supporters qui disait qu'avec Bellegarde, le pays n'avait pas besoin de Messi ! Il faut savoir qu'en Haïti, les amateurs de football soutiennent traditionnellement beaucoup le Brésil ou l'Argentine. Entendre cela m'a beaucoup amusé et touché. Cela donne simplement envie de se surpasser pour continuer à les rendre fiers.

Compte tenu du contexte difficile de l'île, marqué par l'insécurité et les difficultés économiques, cette ferveur constitue-t-elle un carburant supplémentaire pour aborder la compétition ?

C'est un moteur formidable. Nous avons tous en tête l'exemple de Didier Drogba et de l'impact historique qu'il a pu avoir sur la Côte d'Ivoire. Nous nous disons : pourquoi pas nous ? Lors de notre qualification, le pays a connu une forme de trêve de deux jours où tout le monde est sorti pour faire la fête, oubliant temporairement les difficultés quotidiennes. C'est cette image positive d'Haïti que nous voulons montrer au monde. Nous espérons sincèrement apporter un peu de paix, de calme et d'unité à travers notre parcours.

Penses-tu que l'effet de trêve se reproduira pendant les matchs de la phase finale ?

Je le pense, oui. De manière générale, lorsque la sélection joue, le pays s'arrête. C'est un peuple de passionnés. Personne ne voudra manquer cet événement historique, d'autant plus que nous allons affronter de grandes équipes comme le Brésil. L'impact de cette Coupe du monde sera immense pour la population.

Pour en revenir à la vie quotidienne de la sélection, comment fonctionne l'équipe au vu de l'impossibilité de s'entraîner sur place ? Comment est composé le groupe entre joueurs locaux et diaspora ?

C'est un mélange. Auparavant, nous avions quelques joueurs évoluant dans le championnat local, et pour cette Coupe du monde, un joueur de la liste vient directement d'Haïti. Concernant le staff, certains membres travaillent aux États-Unis, d'autres en Haïti mais sont constamment en déplacement, et le reste vient de France. C'est un groupe très cosmopolite mais complémentaire, et la communication est facilitée par le fait que tout le monde parle français.

Comment faites-vous pour vous regrouper et vous entraîner si vous ne pouvez pas vous rendre en Haïti ?

Pour la campagne de qualification au sein de la CONCACAF, nous devions trouver un point de chute stratégique par rapport à nos adversaires (le Nicaragua, le Honduras et le Costa Rica). Nous avons donc choisi de disputer nos matchs "à domicile" à Curaçao. Jouer en Haïti était totalement impossible en raison de la situation sécuritaire. C'était d'ailleurs une condition non négociable pour ma famille, qui s'inquiétait beaucoup pour ma sécurité. Sur le plan sportif, c'était particulier car le public haïtien était absent à Curaçao et nous évoluions dans des stades hostiles lors de nos déplacements dans la région. Néanmoins, cette adversité a forgé notre mental, nous a soudés et a renforcé la cohésion du groupe.

"Neymar ? J'étais là au Parc pour le match de la réconciliation"

Tu évoquais l'admiration des Haïtiens pour le football brésilien. Quelle a été la réaction du groupe lors du tirage au sort ?

En découvrant la composition du groupe, on réalise concrètement ce que représente la Coupe du monde. C'est le très haut niveau, nous affrontons des nations majeures. La pression repose sur leurs épaules, nous n'avons rien à perdre. Nous allons jouer crânement notre chance, avec l'ambition de faire douter nos adversaires, de faire plaisir à nos supporters et de voir ce que nous valons à l'échelle internationale.

Vous abordez donc la compétition dans la peau du "Petit Poucet", à l'image d'un club amateur face à un ogre de Ligue 1 en Coupe de France ?

C'est tout à fait cela. Nous allons affronter des stars internationales et de grandes nations du football, c'est une réalité indéniable. On pense notamment à l'engouement suscité par la présence de Neymar. Mais c'est une magnifique opportunité. Nous aborderons ces matchs avec le cœur et beaucoup d'enthousiasme.

Tu as déjà croisé la route de Neymar lorsque vous évoluiez tous les deux en Ligue 1. Quel souvenir gardes-tu de vos confrontations sur le terrain ?

Je me souviens particulièrement d'un match au Parc des Princes, que les observateurs avaient surnommé "le match de la réconciliation". Neymar avait été sifflé par son propre public durant toute la rencontre. Malgré l'ambiance hostile, il réalisait des actions incroyables, éliminait ses vis-à-vis avec une facilité déconcertante, puis il a inscrit ce but mémorable sur un retourné acrobatique en seconde période. En un instant, tout le stade s'est levé pour l'acclamer. Même en tant qu'adversaire sur le terrain, on avait presque envie d'applaudir. C'était la démonstration parfaite de son génie. Ce moment m'a vraiment marqué.

Pour conclure sur Haïti, quelles sont les ambitions réalistes de l'équipe dans ce groupe très relevé comprenant le Brésil, le Maroc et l'Écosse ?

Nous allons aborder cette phase de poules match après match, sans nous fixer de limites a priori. Le groupe est jeune, avec beaucoup de nouveautés, et cette compétition va nous servir de révélateur pour nous évaluer et cerner nos axes de progression. Notre priorité sera de s'appuyer sur une base défensive solide pour ne pas concéder de buts, avant de chercher à exploiter nos opportunités offensives. Nous voulons vivre cette expérience à fond, avec le cœur, et nous verrons bien où cela nous mène.

Cette Coupe du monde représente avant tout les fondations d'un projet à long terme pour la sélection ?

C'est tout à fait cela. Nous sommes en pleine phase de construction. Notre qualification est déjà une immense victoire en soi, un véritable trophée pour le football haïtien. Nous abordons l'événement sans pression négative, déterminés à franchir les étapes les unes après les autres.

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