L’instant tactique avec Pedro Martins : « Le football moderne évolue vers des systèmes flexibles durant le match » | OneFootball

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·9 de marzo de 2026

L’instant tactique avec Pedro Martins : « Le football moderne évolue vers des systèmes flexibles durant le match »

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Pas le plus célèbre des techniciens lusitaniens, Pedro Martins n’a pas hésité à quitter son pays pour se faire un nom à l’étranger. Apres une expérience réussie à Olympiakos, l’ancien milieu de terrain fait les beaux jours d’Al-Gharafa au Qatar. Dans la plus pure tradition portugaise, entre travail et humilité, le coach se dévoile aux lecteurs de Onze Mondial.

Comment le football est-il entré dans votre vie ? Je pense que je suis né avec le football. Vraiment, je ne me souviens pas de ma vie sans le football. C’est en moi, depuis mes premiers pas. Évidemment, à l’époque où j’étais un jeune enfant, je n’ai pas de souvenirs précis. Mais aussi loin que je m’en souvienne, le football a toujours été présent dans ma vie. J’ai toujours eu un ballon sous le bras. J’allais jouer n’importe où. Et à l’époque, heureusement, nous avions cette liberté. Nous n’avions pas les mêmes conditions qu’aujourd’hui, mais nous avions plus de liberté. La liberté d’aller où nous voulions et de jouer au ballon avec des amis. Avec des personnes qui aimaient la même chose que moi. J’ai donc eu une enfance très heureuse parce qu’elle m’a donné cette liberté liée au football. Elle m’a donné la liberté d’aller où je voulais. Elle m’a donné la liberté de rencontrer de nouvelles personnes. Et donc, pour moi, le football a une importance extrêmement forte. Pas seulement pour le jeu en lui-même, mais aussi pour ce qu’il m’a permis en termes de socialisation, ce qui est très important. Et l’évolution que nous avons eue en tant qu’enfants, le développement traditionnel, le développement psychique. Enfin, le fait de nous façonner en termes de valeurs. J’ai une dette énorme envers le football.


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Et maintenant, en tant que professionnel, que signifie le football pour vous ?

Maintenant, c’est toujours une passion, mais avec une responsabilité beaucoup plus grande. J’ai participé à des championnats au plus haut niveau, les choses ont changé. Aujourd’hui, je vois le football différemment. Il a évolué et continuera d’évoluer. En bien ou en moins bien ? Le temps le dira, mais le football a clairement grandi. Il est très différent de celui que j’ai connu lorsque j’ai commencé à jouer. Le jeu est aujourd’hui moins créatif, avec moins d’espaces. Il est beaucoup plus intense, plus rapide, avec beaucoup plus de déplacements. À l’époque, ce n’était pas le cas. C’est pourquoi il y avait beaucoup de joueurs talentueux qui avaient énormément de succès grâce à leur créativité. Aujourd’hui, les joueurs créatifs sont toujours extrêmement importants, mais s’ils n’ont pas le niveau physique et la vitesse d’exécution, ils ont aussi des difficultés à s’imposer dans le football moderne.

Avez-vous toujours voulu devenir entraîneur ?

Non ! Curieusement, je disais toujours que lorsque je finirais ma carrière de joueur, j’arrêterais le football. Mais vers 28 ans, plus ou moins, j’ai commencé à réfléchir et à envisager sérieusement de rester lié au football. J’ai commencé à me demander ce qui serait l’idéal pour moi : être dans un rôle de direction ou être réellement sur le terrain. Et c’est clairement le domaine de l’entraînement qui m’a séduit. J’ai commencé mes formations et, à partir de mes 28–29 ans, j’ai décidé d’aller dans cette direction. Heureusement, j’ai eu de la chance car, dès la fin de ma carrière de joueur professionnel, j’ai eu l’opportunité de commencer immédiatement comme adjoint de José Couceiro, qui m’a proposé de rejoindre son staff (au Vitória de Setúbal puis au FC Porto). Cela a été extrêmement important pour moi, et surtout de ne pas m’arrêter.

Pensez-vous qu’il soit logique que la majorité des entraîneurs aient été auparavant joueurs professionnels ? Et si oui, dans quelle mesure cette expérience est-elle importante ?

Pas forcément, car nous avons aussi des exemples de succès d’entraîneurs qui n’ont jamais été joueurs. Mais c’est un fait qu’un entraîneur, s’il a été joueur professionnel, s’il est compétent et qu’il a vécu dans un vestiaire, est aidé dans certains moments. J’ai aussi eu plusieurs entraîneurs qui n’avaient pas cette expérience de joueur. Et lors de conflits de groupe ou dans la gestion humaine, ils avaient plus de difficultés. Ils avaient aussi plus de difficultés à prendre certaines décisions depuis le banc, durant le match. J’ai constaté que leur base de connaissances était inférieure à celle des anciens joueurs professionnels.

Mais j’ai aussi vu des joueurs professionnels très performants qui, une fois devenus entraîneurs, n’ont pas eu le même succès. Donc, pour résumer, la compétence et la qualité sont essentielles dans le succès.

Quelles ont été vos inspirations en tant qu’entraîneur ?

Je dis souvent que je me suis inspiré de chacun de mes entraîneurs. Tous ont été importants dans ma carrière, et j’ai essayé d’apprendre de chacun. Je ne dirais pas que je suis inspiré par un entraîneur en particulier, car la base de mon travail vient surtout de mon expérience, de ma formation et de ma manière de travailler. Mais certains entraîneurs ont été très importants pour le football portugais, comme Carlos Queiroz, qui a révolutionné le football des jeunes et les clubs. Et ensuite José Mourinho, qui, même s’il n’a pas été mon entraîneur, a donné une forme concrète à cette évolution lorsqu’il est devenu entraîneur principal. Ces deux-là ont été extrêmement importants pour le football actuel. Ce qui me guide aujourd’hui est surtout lié à ma façon d’être et de ressentir le jeu. Mon travail est donc très personnel, enrichi par un peu de chacun. De par mon expérience, comme joueur et comme entraîneur, et mon côté studieux aussi, car j’observe beaucoup ce qui se fait aujourd’hui pour tenter de l’intégrer à mon propre modèle de jeu.

Si vous deviez expliquer vos principes et votre philosophie de jeu à quelqu’un qui ne vous connaît pas, comment décririez-vous vos équipes ?

Il faudrait des heures pour en parler. Mais avant tout, mes équipes doivent comprendre le jeu que je veux mettre en place. Il n’y a pas une philosophie rigide, mais une philosophie du jeu. Les joueurs doivent comprendre que, dans notre philosophie, il y a aussi un adversaire fort qui va nous poser des difficultés. Je veux que mes joueurs comprennent que lorsque notre jeu est perturbé par l’adversaire, nous devons être capables de trouver la solution. Il y a une dimension stratégique dans cela. Parfois, défensivement, nous jouons en bloc bas, parfois en bloc haut. En construction, il y a des moments où l’adversaire nous laisse construire, et d’autres où il ne le permet pas. Dans ces cas-là, nous devons être préparés et éviter des erreurs qui pourraient être fatales. Pour répondre à la question, j’aime avoir des équipes qui ne soient pas attentistes, mais des équipes qui cherchent la possession et qui veulent mettre l’adversaire en difficulté le plus rapidement possible.

Peut-on dire que vous n’êtes pas un entraîneur purement « résultadiste », mais plutôt flexible et orienté vers le jeu ?

Je m’adapte de façon à rendre mon équipe plus forte. Une grande partie de notre travail consiste à exploiter les faiblesses de l’adversaire. Nous savons ce que l’adversaire fait bien, mais nous savons aussi où nous pouvons lui faire mal. Je pense que les équipes qui jouent bien sont plus proches de la victoire, même si lorsqu’on entraîne au plus haut niveau, les résultats sont indispensables. C’est la réalité. Ils font partie de la survie d’un entraîneur. Mais je crois que la qualité du jeu est le meilleur moyen d’obtenir des résultats. Les équipes qui ne jouent pas bien sont moins proches de la victoire.

Entrons maintenant dans le thème de la tactique. Avez-vous un système tactique préféré ?

Les systèmes sont importants, mais sans dynamique, ils n’ont pas de vie. Et le football moderne évolue vers des systèmes flexibles durant le match. Pour cela, les équipes doivent être extrêmement bien préparées. Aujourd’hui, on passe en cours de match de trois défenseurs à quatre, d’un 3-4-3 à 4-3-3 ou 4-4-2. C’est devenu une habitude. À mon époque, on avait seulement deux systèmes : le 5-4-1 ou bien le 4-3-3. Le 5-4-1 n’était pas très commun au Portugal, il y a vingt ans, il n’y a que Manuel José au Boavista qui l’utilisait. J’ai toujours été habitué au 4-3-3 qui pouvait changer en 4-4-2 avec un attaquant de soutien. Concernant mes équipes, elles sont préparées à évoluer rapidement dans plusieurs systèmes : 3-4-3, 4-3-3 ou bien 4-4-2. Mes joueurs le savent et ils sont prêts à jouer. Pas seulement avec le ballon, mais aussi sans. Parce que souvent, on ne se préoccupe du système qu’en phase de possession. Et on remarque que certaines équipes se débrouillent très mal lorsqu’elles n’ont pas le ballon.

Enfin, bien qu’on utilise désormais trois à quatre systèmes par match, je pense qu’il est essentiel d’avoir un système de base très bien travaillé. Sans cela, tout le reste devient instable. Une fois cette base acquise, mes joueurs peuvent s’adapter à d’autres systèmes. Car cette capacité à changer pose souvent des problèmes à l’adversaire.

Préférez-vous adapter les joueurs au système ou le système aux joueurs ?

Le système est lié aux dynamiques d’un groupe. Par exemple, lorsqu’un entraîneur découvre son effectif, il est évident qu’il doit adapter son système aux profils des joueurs dont il dispose. Pourtant, j’ai arrêté de m’adapter aux caractéristiques de mon effectif. Si j’ai la possibilité de choisir les joueurs en fonction de mon modèle, c’est l’idéal. Mais souvent, ce n’est pas possible et il faut s’adapter aux joueurs disponibles. De toute façon, l’effectif parfait n’existe jamais.

Est-ce toujours la meilleure tactique qui gagne un match ?

Non. Le football est beaucoup plus complexe. Mais une équipe bien préparée, cohérente tactiquement, qui joue bien au football, est plus proche de la victoire. Le football est certainement le sport le plus imprévisible. La meilleure équipe ne gagne pas toujours. Il y a des erreurs individuelles, collectives, d’arbitrage… cela fait partie du jeu.

Pensez-vous que la chance ou la malchance s’équilibrent sur une saison ?

C’est quoi la chance ? Parfois, il y a des matchs où l’on est vraiment mauvais et l’on gagne, alors qu’on n’a rien fait pour. Une occasion, un but. Et il y a d’autres jours où l’on marche sur l’adversaire, on a plusieurs opportunités, et le ballon ne veut pas entrer.  Je préfère parler de constance, d’efficacité et de mental que de chance. Un joueur, s’il est bien préparé, a plus de chance de prendre la meilleure décision au moment décisif. Les équipes bien travaillées et solides auront plus de résultats positifs que négatifs. C’est la vérité. Et ce n’est pas forcément lié à la chance.

Parlons maintenant de la psychologie. À quel point cela est important dans votre travail au quotidien ?

Elle est aussi importante que la technique, la tactique et le physique. Un groupe mentalement sain est essentiel. Car je crois qu’avec des athlètes sains d’esprit, on a plus de chance d’atteindre nos objectifs. Il faut du respect, une vision collective et aussi protéger les objectifs individuels des joueurs. Cette dimension mentale ne peut aucunement être séparée des autres.

La psychologie passe aussi par le discours. À quel point est-ce important ?

Cela dépend du moment. Sur une saison, sur un match… Parfois, il y a des moments où l’équipe est en mode pilote automatique, moins on parle, mieux c’est. L’équipe est tellement rodée, les joueurs sont autonomes. Pour autant, il faut rester en alerte car le football est en perpétuelle évolution. Il faut rester prêt à intervenir, dans la gestion du groupe, dans la manière de s’entraîner. Et d’autres fois, il faut un discours différent, individuel ou collectif. Chaque joueur est différent et je fais beaucoup de travail individuel avec mes joueurs. Certains sont matures, d’autres moins. Il faut s’adapter à chacun.

Vous souvenez-vous d’un discours marquant avant un match ?

Il y en a eu plusieurs. À la mi-temps où mon équipe se transforme en seconde période par exemple. Mais aussi en finale, en prolongation, et l’équipe parvient à trouver de nouvelles ressources. J’ai parfois utilisé des symboles, qui représentaient notre force collective. Nous utilisons différentes stratégies pour tirer le meilleur des joueurs. Parfois, cela vient de moi, d’autres, de mon staff, qui sait aussi comment atteindre mes garçons.

Vous êtes entraîneur depuis environ 20 ans. Que pensez-vous de la nouvelle génération de joueurs ?

Le joueur de football est en train d’évoluer. Le joueur type que je pouvais connaître avant est en train de disparaître. Il est plus professionnel, mais il lui manque parfois certaines expériences que nous avions. Comme le football de rue. Cette liberté n’existe plus aujourd’hui. Le monde a changé, les parents ont peur. Cette liberté que j’ai eue m’a donné des expériences que mes propres enfants n’ont pas eues. Il faut un peu remonter en arrière pour comparer avec le type de joueurs que nous avions. Par exemple, le jour du match, au déjeuner, j’avais encore des coéquipiers qui buvaient leur petit verre de vin avant le match. Après ma génération, cela n’existait déjà plus. Aujourd’hui, je dis que c’est la génération Coca-Cola.

Mais la passion existe toujours chez les jeunes ? La passion du jeu, du football, est-elle toujours là ?

Oui, elle existe. Elle existe, je n’ai aucun doute là-dessus. Elle est différente. Je pense qu’ils ont aujourd’hui des sollicitations complètement différentes. Mais je voulais dire qu’ils sont plus professionnels, car le fait d’avoir de bons salaires leur donne aussi une vision beaucoup plus professionnelle de ce qu’ils veulent. Aujourd’hui, les joueurs ont des psychologues, des préparateurs physiques, des coachs privés, des nutritionnistes. C’est pour cela que je dis que les entraîneurs doivent se préparer, car c’est une nouvelle réalité. Ce n’est pas nouveau, mais cela s’est fortement développé ces quatre ou cinq dernières années. Les entraîneurs, ou plutôt les structures, doivent être très bien connectés avec les coachs privés, associés aux joueurs de haut niveau. C’est un aspect extrêmement difficile, car parfois, nous avons une méthode de travail globale, et certains professionnels extérieurs peuvent développer des méthodes qui, sans être mauvaises en soi, sont nuisibles à notre façon de travailler et à notre jeu. Un autre aspect est financier : les joueurs gagnent aujourd’hui des sommes considérables. Cela crée parfois des personnalités difficiles, avec des egos très élevés, ce qui exige de la part de l’entraîneur une gestion très différente de celle à laquelle nous étions habitués.

Passons maintenant des jeunes aux stars, car au cours de votre carrière vous avez entraîné Brahimi, Raphinha, Valbuena, El Arabi, par exemple. Ces joueurs-là sont-ils gérés différemment du reste de l’effectif ?

Individuellement, il y a toujours des gestions différentes, car aucune personnalité n’est identique. Mais dans la gestion du groupe, non : ils sont traités de la même manière. Il n’y a ni favoritisme ni contrainte particulière.

Il y a toutefois des situations où nous adaptons légèrement notre gestion, notamment avec des joueurs créatifs, capables d’apporter une valeur ajoutée au club. Dans certains cas, ils peuvent bénéficier d’un traitement légèrement différent.

Concernant le métier d’entraîneur et son évolution, on dit souvent que l’entraîneur entraîne de moins en moins, car il doit gérer la psychologie, la tactique, le physique, la communication…

Mais tout cela, c’est de l’entraînement.

C’est un autre type d’entraînement, alors ?

Non, cela a toujours fait partie du métier. Depuis mes débuts, dès ma première réunion avec un joueur, comprendre ce qu’il veut, quels sont ses objectifs, comment il est, cela fait partie de l’entraînement. Ce n’est pas seulement mettre des joueurs sur le terrain et leur demander de jouer comme je veux. C’est une culture, une philosophie : le respect, les règles, la manière d’être dans une équipe, toute la dynamique qu’exigent une société et une équipe.

Cela ne vous ennuie pas parfois de devoir donner des interviews ou gérer les egos, au lieu de penser uniquement au football ?

Non, parce que cela fait partie du métier. Cela me passionne même, ce côté obscure que les gens ne voient pas. On nous juge sur les 90 minutes, mais notre travail est bien plus large : la communication avec les supporters, avec les dirigeants, cette symbiose entre tous les acteurs. L’entraîneur aura de plus en plus de personnes compétentes autour de lui. Il doit être prêt à apprendre, ouvert à de nouvelles idées, capable d’unifier tout le monde pour créer un ensemble solide et indestructible.

Ouvrons maintenant le chapitre de la victoire. Est-ce que dans le football, le plus difficile est de gagner et bien jouer en même temps ?

Je ne sais même pas ce que signifie “bien jouer”.

C’est vrai, c’est subjectif.

Exactement. Il y a des matchs où mon équipe n’a pas bien joué mais a gagné, et les supporters ont adoré. D’autres fois, nous avons aimé notre façon de jouer, mais les supporters non. Comme on dit au Portugal, quand un match devient très ouvert, avec beaucoup de transitions, les supporters adorent. Les entraîneurs, en revanche, aiment moins, surtout si leur équipe devient vulnérable. Il y a des matchs fantastiques sans but, d’autres avec beaucoup de buts mais peu de contenu. Certains sont riches tactiquement et très compétitifs.

Je le répète : les équipes qui jouent bien sont plus proches de gagner. Les équipes consistantes sont plus proches de gagner. Cela demande de la rigueur, du travail quotidien, invisible pour le public. J’ai déjà gagné des matchs en terminant inquiet parce que je voyais que mon équipe allait se déliter, et il fallait rapidement se remettre au travail. Parfois, une victoire cache des problèmes, parfois, une défaite permet de grandes prises de conscience. Ce n’est qu’une question de phases. C’est pour cela que le football est en constante évolution, pendant une saison tout change. Le joueur moderne exige des réponses. Si nous ne les donnons pas, nous perdons le groupe. Il faut rester vigilant, ouvert d’esprit, comme avec des adolescents de 13, 14, 15 ans : tout peut basculer rapidement.

Que représente pour un entraîneur la conquête d’un trophée ?

Gagner un titre de champion national, pour moi, c’est le sommet. Cela récompense la constance, le travail d’une saison entière. Être champion, c’est extraordinaire. Ce n’est pas facile, surtout sur une saison complète, cela exige un énorme engagement collectif. Je n’ai même pas besoin de la reconnaissance des gens, c’est le trophée qui me donne cette reconnaissance. Ce trophée a une valeur incroyable. Quand cela arrive, je garde en mémoire tous les moments : les bons comme les difficiles. En une minute, toute la saison défile dans ma tête.

Alors, espérons que ce soit pareil en fin de saison, au Qatar.

Comme on dit en arabe : Inshallah.

Justement, quelques questions sur Al-Gharafa. Pouvez-vous nous dire pourquoi vous avez décidé d’adhérer à ce projet lorsqu’il vous a été proposé ?

Pour moi, un entraîneur est un bon entraîneur, que ce soit en Europe, en Grèce, au Portugal, en Angleterre, aux Émirats ou au Moyen-Orient. Et lorsqu’il part ensuite au Brésil et réussit, cela prouve que le football est universel. C’est une opportunité parmi d’autres. Bien sûr, l’aspect financier est important, je ne peux pas l’ignorer, mais j’ai aussi vu la qualité de la compétition, qui progresse énormément. Il y a de très bons joueurs dans toutes les équipes. Si l’on compare avec certains championnats européens, la différence entre équipes du haut et du bas de tableau est abyssale. En termes de niveau et de budget. Au Qatar, cette différence est bien moindre. Nous avons ici des équipes avec des joueurs de grande qualité. Prenons par exemple le Al-Ahli de Julian Draxler : c’est un joueur très talentueux, son équipe est très forte, mais elle est pourtant dans la zone rouge du classement. Cela montre que toutes les équipes sont composées de joueurs de qualité, ce qui rend le championnat beaucoup plus compétitif. Il est très difficile de gagner les matchs. Ici, il n’y a pas de scores fleuves. On voit plutôt des 4-3, 3-2, 3-3, 2-2. Il y a beaucoup de buts, mais surtout des matchs très disputés. Toute cette évolution est le fruit du travail développé par Antero Henrique. Antero est directeur sportif de la Qatar Sports League. Avec lui, les équipes sont très bien préparées, avec de bons entraîneurs. Récemment, Mancini est arrivé, champion d’Europe avec l’Italie. Avant cela, il y avait Christophe Galtier au PSG. Et tout le monde comprend que ce n’est pas aussi simple que d’arriver et de penser que tout est acquis. Non. Le championnat est très compétitif, car les équipes sont bien organisées et compétitives, et les effectifs sont composés de très bons joueurs. Il y aussi de plus en plus de spectateurs, en deux ans, l’affluence aux matchs d’Al-Gharafa a été multipliée par cinq. C’est le fruit de toute la dynamique créée au Qatar. Je suis très heureux d’en faire partie. Quand je fais une rétrospective entre mes débuts ici et aujourd’hui, la différence est abyssale. Et c’est fantastique.

Concernant vos joueurs, vous avez dit récemment qu’ils ont désormais une mentalité gagnante. Comment cela s’installe au quotidien au Qatar ?

Par le travail, par les règles, par le respect du jeu et de la profession. Quand je suis arrivé ici, certaines choses n’existaient pas : il n’y avait pas d’horaires d’arrivée, pas de prévention, pas de préparation mentale pour l’entraînement. Aujourd’hui, la notion de mentalité est large, mais elle englobe tout cela. Les joueurs arrivent plus tôt, se préparent mentalement pour l’entraînement, font un travail de prévention, savent ce que nous allons travailler. Ils comprennent aussi ma méthode, puisque je suis ici depuis trois ans. C’est pour cela que je dis que cela a changé. Et quand on goûte à la victoire, cela renforce encore davantage la croyance dans le travail accompli.

Et j’imagine qu’ils en veulent toujours plus…

Exactement. Notre culture et notre mentalité ont évolué. Al-Gharafa est aujourd’hui complètement différent de ce qu’il était à mon arrivée. Ce n’est pas une critique du passé, c’est une réalité observée par tous ceux qui suivent le football au Qatar.

Une question sur les entraîneurs portugais, ils réussissent partout dans le monde. Comment expliquez-vous cela ?

L’entraîneur portugais, c’est tout cela à la fois. Nous ne faisons pas de concessions. Nous sommes très compétents, très exigeants. Nous avons eu une grande opportunité lors de la crise économique : les clubs, sans argent, ont donné leur chance à de jeunes entraîneurs. Quand nous n’avions pas d’argent, cela nous a aussi obligés à être très créatifs. L’entraîneur portugais sait surmonter les difficultés grâce à sa créativité et tirer le maximum de ses joueurs

L’exemple de Mourinho a aussi été déterminant. Il était jeune, sans grande expérience, et il a bouleversé les mentalités. Les clubs ont compris qu’il était possible de réussir avec des entraîneurs jeunes et compétents. Nous avons également une excellente école de formation d’entraîneurs, mise en place notamment par Carlos Queiroz. Cette formation a été fondamentale. Notre façon de voir le jeu, d’embrasser les projets, explique les résultats. Nous avons eu l’opportunité, nous l’avons saisie. Partout où je vais, en Grèce, en Angleterre, on me dit que l’entraîneur portugais est discipliné, travailleur, dévoué. Cela fait la différence. C’est une fierté pour le Portugal, non seulement pour les joueurs, mais aussi pour les entraîneurs présents partout dans le monde, y compris ceux qui sont peu connus au Portugal

Deuxième partie – La carrière « Je suis un entraîneur bâtisseur »

Vous avez intégré un staff immédiatement après la fin de votre carrière de joueur, c’était au Vitória de Setúbal. Étiez-vous prêt à une transition aussi rapide ?

Non, personne n’est jamais prêt. J’avais suivi mes formations, mais la théorie est une chose, la réalité du terrain en est une autre. Heureusement, José Couceiro m’a donné cette opportunité. J’ai beaucoup appris sur le terrain avec lui, notamment sur la planification et la gestion. Car auparavant, je pensais le jeu avec une vision évidente de joueur. Ce n’est qu’à partir de là que j’ai pris de la hauteur, et cette expérience m’a donné une énorme base. À Setúbal, par exemple, j’étais à la fois adjoint et responsable de l’observation des adversaires. En six mois, j’ai parcouru environ 25 000 kilomètres pour observer les matchs. Cela m’a appris à voir le jeu sous un autre angle.

Ensuite, vous arrivez comme entraîneur adjoint au FC Porto, en cours de saison 2004/05. Pouvez-vous nous rappeler les conditions de cette arrivée ?

C’était une année très particulière. Le FC Porto venait de tout gagner avec Mourinho, y compris la Ligue des Champions. Beaucoup de joueurs sont partis, pratiquement la moitié de l’équipe-type. Et l’autre moitié voulait s’en aller car ils avaient des propositions que l’on ne peut pas refuser. Il y avait aussi de jeunes joueurs à fort potentiel (Quaresma, Diego, Luis Fabiano), mais pas encore prêts pour l’exigence naturelle du club. Les attentes étaient irréalistes par rapport à la réalité de l’effectif, complètement différent du précédent. Quant à nous, nous étions le troisième staff de la saison après Luigi Del Neri et Victor Fernandez.

Quel a été l’aspect positif pour vous de commencer rapidement dans un grand club ?

Je dirais surtout que c’est le fait de travailler avec José Couceiro qui a été déterminant. C’est lui qui m’a donné l’opportunité de rejoindre un grand club, il m’a donné les bases et les connaissances pour le futur. Au FC Porto, j’ai découvert un club important pour la région, j’ai beaucoup aimé les gens. Même si je connaissais déjà la réalité d’un grand club, pour avoir évolué au Sporting en tant que joueur.

Votre première expérience comme entraîneur principal à l’União de Lamas (D2) a lieu en 2006/07. Vous souvenez-vous de votre premier jour à ce poste ?

Oui, très bien. C’était en novembre. Il n’y avait pas de lumière dans les installations. Nous n’avions que la lumière naturelle jusqu’à 16h30. Alors il a fallu faire preuve de créativité : séances courtes et très intenses à la lumière du jour, puis travail tactique dans un petit espace éclairé artificiellement. Il fallait être intelligent et efficace car on ne peut pas préparer une équipe en seulement 30 minutes par jour. Je ne suis resté qu’une dizaine de matchs parce que le club avait beaucoup de problèmes que je ne pouvais résoudre. En deuxième division, il y a beaucoup de retards de salaires par exemple. C’était difficile, mais je ne regrette pas cette expérience.

Vous enchaînez ensuite par d’autres clubs aux échelons inférieurs avant d’arriver avec la réserve du Marítimo… Oui, j’ai accepté d’entrainer Marítimo B car le président Carlos Pereira m’avait dit que si je faisais un bon travail avec la réserve, les portes de l’équipe principale me seraient un jour ouvertes.

C’est donc le cas lors de la saison 2010/11. Vous dirigez un match pour la première fois en première division. Qu’est-ce qui vous est passé par la tête à ce moment-là ?

Je dois dire que ça m’a procuré un immense plaisir… C’était le début de tout. Mon premier match à Aveiro (face au Beira-Mar). Je l’ai préparé exactement de la même manière que mes équipes précédentes. Un match difficile, 1-1. L’équipe venait de subir des résultats très négatifs et, en première mi-temps, nous avons eu un joueur exclu, ce qui a encore compliqué les choses. Mais l’équipe a immédiatement montré une bonne réaction. Comme sur la suite de la saison. Quand j’ai pris l’équipe, elle n’avait qu’un point à la 6ᵉ journée. Et nous avons terminé à un très bon niveau (9ᵉ sur 16). J’ai construit une équipe extraordinaire pour le championnat portugais. La saison suivante, nous avons terminé 5ᵉ et disputé la Ligue Europa pour la seule fois de notre histoire. Et lorsque je suis parti après quatre saisons et demie, 17 joueurs de l’équipe première provenaient du centre de formation. C’était un travail absolument fantastique.

Vous enchaînez par le Rio Ave (2014-16) puis le Vitoria Guimarães (2016-18). Vous êtes le seul entraîneur portugais à avoir qualifié chacune de vos équipes pour une Coupe d’Europe. Est-ce que cela a la même saveur qu’un titre ?

C’était un objectif que je me fixais toujours, à moi-même et à mes joueurs. C’est difficile, comme il est difficile d’être champion. Chaque club a sa réalité. Mais cela nous a procuré un immense plaisir, notamment au Marítimo. Je disais que mes garçons jouaient comme une grande équipe du championnat. On prenait beaucoup de plaisir, on jouait vraiment bien. Le Marítimo est un grand club. Malheureusement en deuxième division aujourd’hui, mais j’espère qu’il remontera, car il a sa place. Au Rio Ave, c’était différent. Le club est plus petit en structure et curieusement, son budget était supérieur à celui du Marítimo. L’effectif était plus mûr, déjà construit par Nuno (Espirito Santo). Puis il y a le Vitória. Le Vitória est un colosse, un géant au Portugal. Par sa base de supporters, son exigence, sa passion parfois même excessive. J’ai pris un immense plaisir, une immense fierté de diriger ce club. Ma première saison là-bas a été extraordinaire. On termine quatrième avec un record de points. Nous avons changé beaucoup de choses. Et Vitória a profondément évolué.

À Guimarães, vous avez entraîné Raphinha. Était-il déjà le crack que l’on connaît aujourd’hui, au FC Barcelone ?

Raphinha était un immense talent, avec une énorme faim de réussite. Cette combinaison est un carburant idéal pour le succès. Il était encore jeune, 19 ans seulement, ne connaissait pas totalement le jeu. Il venait du Brésil, avec une culture tactique différente. Je ne pensais pas qu’il deviendrait un joueur du Barça, honnêtement. Mais je savais qu’il réussirait dans un grand club européen. Sa rage de vaincre m’a marqué.

Vous avez également connu Ederson à Rio Ave…

Je vais être très honnête. Quand je suis arrivé au Rio Ave, l’une de mes premières décisions a été de recruter Cassio pour son expérience. Nous allions disputer les qualifications de la Ligue Europa et j’avais besoin d’un gardien expérimenté. Je pensais qu’Ederson n’était pas encore prêt pour ce niveau.

Mais après quatre ou cinq mois, j’ai donné sa chance à Ederson, et il ne l’a plus jamais lâchée. C’est un gardien largement au-dessus de la moyenne. On voyait déjà qu’il était destiné à un grand club. Il est excellent au pied et surtout très fort dans le jeu aérien, ce qui est fondamental dans les grandes équipes. Beaucoup de matchs se gagnent contre des équipes plus modestes, souvent sur coups de pied arrêtés, et avoir un gardien dominant dans ce secteur est un avantage énorme.

Vous arrivez à l’Olympiakos au début de la saison 2018 et y restez quatre ans. Quel bilan faire de cette première expérience à l’étranger ?

Lorsque je suis arrivé, j’ai trouvé une équipe détruite, qui venait de finir troisième à 18 points du champion, ce qui n’est pas normal. J’ai trouvé un groupe sans faim, sans ambition. Cette saison-là, nous avons changé 21 joueurs, il fallait transformer le club. La première année a été difficile, mais tout le monde a compris le projet. L’équipe jouait bien, avait une identité claire, fidèle à celle du club. Ensuite, nous avons consolidé l’équipe avec quelques ajustements, et avec une base solide, nous avons dominé pendant trois ans sans laisser la moindre chance aux autres. Nous avons même terminé une saison avec 26 points d’avance sur notre plus proche rival.

L’Olympiakos a connu 39 entraîneurs au XXIᵉ siècle et vous êtes le seul à être resté plus de deux ans. Qu’est-ce que cela dit de vous ?

Cela dit tout simplement que ce n’était pas un hasard de rester quatre ans à la tête de ce club. Ils ont vu de la compétence et de la rigueur. Je suis très exigeant avec mes joueurs, mais aussi très juste. Si un joueur respecte sa profession, sa carrière et l’équipe, il n’aura jamais de problème avec moi. Ensuite, gagner ou perdre fait partie du football. Mais avec de la discipline et de la rigueur, tout devient plus simple pour accéder à la victoire.

L’un des moments forts de votre passage en Grèce est l’élimination d’Arsenal en Ligue Europa, en prolongation. Où situez-vous ce moment dans votre carrière ?

C’est l’une des nuits les plus épiques de ma carrière. J’accorde énormément d’importance à la régularité et aux titres, mais certaines nuits restent gravées à jamais. Il y a une dimension tragique avec la prolongation. Je ne l’oublierai jamais.

Vous avez entraîné Mathieu Valbuena. Que pouvez-vous nous dire sur lui ?

Mathieu est un joueur exceptionnel, un vrai crack. Malheureusement, je l’ai connu à un âge déjà avancé. Ce fut un immense plaisir de travailler avec lui. Je l’ai repositionné en numéro 10, ce qui lui a donné un nouveau souffle. Malgré certaines limites physiques liées à l’âge, sa qualité technique était extraordinaire. Cette saison-là, nous avons remporté notre premier titre ensemble. L’équipe jouait magnifiquement bien.

Passons à votre expérience au Qatar, à Al-Gharafa. Depuis votre arrivée, vous avez terminé 6ᵉ, puis 3ᵉ, et vous êtes aujourd’hui leader. Vous considérez-vous comme un entraîneur bâtisseur de projets ?

Absolument. Parce qu’on ne m’a jamais rien donné, partout où je suis passé. J’ai à chaque fois été chercher les choses. Je ne suis pas forcément le plus exigeant en matière de recrutement, mais en échange, on me donne du temps parce qu’on voit le travail, la progression, le développement des joueurs. Et les clubs me conservent car ils voient le travail effectué. Très souvent, je suis parti de zéro, sauf au Rio Ave. C’est la réalité. Ici c’est pareil, l’équipe est complètement différente de celle que j’ai connue à mon arrivée. Nous avons changé les mentalités. Aujourd’hui, les joueurs sont mieux préparés, ils ont déjà goûté à la victoire et veulent encore la goûter. Mais la saison est longue. Nous n’avons encore rien gagné.

Vous avez aussi remporté la Coupe la saison dernière.

Oui, et aujourd’hui, trois joueurs issus de notre académie sont en sélection nationale. Je suis très fier de mes joueurs et du travail effectué.

Vous avez été élu entraîneur de l’année au Qatar. Dans quels aspects pensez-vous avoir le plus évolué ?

Dans la rigueur. Aujourd’hui, les joueurs sont mentalement préparés. Lorsque l’on regarde l’historique des blessures, il y en a beaucoup moins. Parce qu’ils s’entrainent mieux. C’est un fait, nous avons nettement réduit les blessures graves. Le joueur blessé ne progresse pas et l’équipe en souffre.

L’autre facteur de succès est que les joueurs se connaissent bien, ils comprennent beaucoup mieux le jeu, l’adversaire, la stratégie. Et surtout, ils croient en notre projet.

Avez-vous des championnats que vous aimeriez découvrir ?

Pourquoi pas l’Angleterre, le Brésil, le Portugal… ou la France. Même si le PSG fait de grandes différences, je trouve que la Ligue 1 est un championnat très compétitif, très homogène.

Dernière question : comment aimeriez-vous que le football se souvienne de Pedro Martins ?

J’aimerais que l’on se souvienne de moi comme quelqu’un qui a respecté cette profession. Qui, partout où il est passé, a changé des mentalités, obtenu des résultats et transformé des clubs. J’aimerais être cité comme quelqu’un qui a contribué à changer la mentalité du football portugais, comme entraîneur et comme joueur. C’est quelque chose dont je suis fier.

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