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Lucarne Opposée

·24 mars 2026

24 mars 1976 : le jour où l’Argentine bascule

Image de l'article :24 mars 1976 : le jour où l’Argentine bascule

Le 24 mars 1976, la dictature de Jorge Rafael Videla débute par un coup d’État qui réveille le pays au milieu de la nuit. Alors que l'ensemble des médias sont mis sous silence, un seul événement est autorisé en direct à la radio et à la télévision : le match opposant l'Argentine de Menotti à la Pologne. 

Au cœur des années soixante-dix, trois pays sud-américains voient encore leur démocratie résister. La Colombie, le Venezuela et l’Argentine. Soutenus par les États-Unis dans ce que l’on nomme la Doctrine de sécurité nationale, la Bolivie est dirigée par Hugo Banzer, le Brésil vit sous la « Révolution démocratique » de 1964 et est dirigée par Ernesto Geisel, le Chili a basculé sous la dictature d’Augusto Pinochet, le Pérou est contrôlé par Francisco Morales Bermúdez, le Paraguay par Alfredo Stroessner, l’Uruguay par Juan María Bordaberry alors que le Consejo Supremo de Gobierno vient de s’accaparer du pouvoir en Équateur. Autant dire que la résistance démocratique est des plus compliquée.


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En Argentine, le 1er juillet 1974, Juan Domingo Perón s’éteint à l’âge de soixante-dix-huit ans et laisse un vide politique dans un pays qui sortait de près de deux décennies d’alternance entre gouvernements civils peu légitimes et dictatures civico-militaires ayant criminalisé le péronisme et les mouvements de gauche. Cette instabilité est alors synonyme de nombreux soulèvements populaires que Perón essaie de contenir en formant un gouvernement d’union nationale en 1973 et en cherchant l’apaisement, notamment par le biais du pacte social passé entre patrons et syndicats. Tout reste cependant fragile et à sa mort, la vice-présidente María Estela Martínez de Perón, qui lui succède, ne parvient pas à contenir cette crise qui couve, le pays voyant les différents courants politiques prendre les armes. Pendant deux ans, les conflits éclosent. José López Rega dirige alors la Triple A, organisation terroriste paramilitaire (qui sera l’un des bras armés de Videla) qui assassine à tour de bras des centaines d’opposants considérés « de gauche ». L’année 1975 est celle de la croissance des opérations visant à de violentes répressions et aux prémices du coup d’État à venir, l’opération « Comando Cóndor Azul » du 18 décembre qui voit plusieurs avions mitrailler la Casa Rosada (le palais présidentiel) dans le but de renverser la présidente. Celui-ci échoue, mais le dernier barrage à la dictature saute au moment où le commandant de l’armée de l’air, Héctor Fautario, dernier fidèle d’Isabel est écarté. Videla donne alors trois mois à la présidente pour « mettre de l’ordre ».

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L’ultimatum prend fin le 24 mars lorsqu’à une heure du matin, l’hélicoptère qui transporte la présidente Perón vers la résidence présidentielle est détourné, sur décision du pilote, vers l’Aeroparque Jorge Newbery. Celle-ci est accueillie par le général de brigade José Rogelio Villarreal, le contre-amiral Pedro Santamaría et le brigadier Basilio Lami Dozo qui lui annoncent son arrestation et que désormais, les forces armées prennent le pouvoir. À 3h10, l’ensemble des radios et télévisions du pays interrompent leur programme pour passer lecture du Communiqué 1 qui annonce la prise de pouvoir par la Junte Militaire. Le « Proceso de Reorganización Nacional » se met en place, l’état d’urgence et la loi martiale sont instaurés, des patrouilles militaires sont mises en place dans toutes les villes. Au cours de cette première journée, des centaines de travailleurs, de syndicalistes, d’étudiants et de militants politiques sont enlevés chez eux, sur leur lieu de travail ou dans la rue. La dictature de Videla débute alors que le peuple argentin passe sa journée au son des nombreux communiqués qui se succèdent et interrompent des marches militaires pour annoncer les nombreuses mesures mises en place par la Junte.

Et au milieu, le foot

Parmi les nombreux communiqués annoncés à la population, la Junte militaire interdit alors type d’événement, y compris les retransmissions télévisées. Il y a toutefois eu une exception. Le Comunicado 23 annonce en effet que « Une exception a été faite dans la programmation d’aujourd’hui pour le match de football qui opposera les équipes nationales d’Argentine et de Pologne ». La dictature, qui hérite d’une Coupe du Monde qu’elle ne veut d’abord pas, fait ses premiers pas dans l’utilisation du sport pour détourner l’attention. La sélection dirigée par César Luis Menotti est alors en pleine tournée européenne. Celui-ci sera maintenu dans les semaines suivantes par la Junte qui le voit comme « le facteur du changement [pour] faire en sorte que les gens seraient occupés à d’autres choses », comme nous l’avait expliqué Ricardo Gotta, auteur de Fuimos Campeones, livre référence qui retrace l’histoire de la campagne 1978. Le 20 mars, l’Albiceleste s’impose à Kiev face à l’Union soviétique, sur un but de Mario Kempes dans une rencontre qui écrit l’une des légende d’Hugo Gatti dans le but en lui conférant le surnom « l’Ours de Kiev » et qui voit Daniel Passarella faire ses débuts en A.

En ce 24 mars, la délégation est en Pologne, à Chorzów, où elle doit affronter les champions olympiques de 1972 et troisièmes du Mondial allemand. La nouvelle parvient en premier au journaliste José María Muñoz qui la transmet alors à Menotti, qui discutait avec Héctor Vega Onesime, l’homme fort du journal El Gráfico, à l’hôtel Silesia de Katowice, ville voisine de Chorzów où l’équipe était logée. Avec le temps, difficile de savoir comment les joueurs ont reçu l’information. Dans un article publié par Pagina 12, les témoignages diffèrent, se bousculent. René Houseman explique se souvenir de « la tristesse que nous ressentions tous, nous les joueurs, face à ce qui se passait dans le pays », mais ne sait plus à quelle moment la nouvelle du coup leur a été annoncée. Pour Héctor Horacio Scotta, l’annonce a été faite avant le coup d’envoi. « Nous étions tous très inquiets, et pas seulement Kempes et moi, comme on l’a si souvent dit. Nous avions quitté le pays sous un gouvernement démocratique et, à notre retour, tout avait changé. Nous avions très peur de tout, de n’importe quoi, d’une guerre civile, par exemple. Quelques heures avant le match, un ordre de Videla lui-même est parvenu au camp d’entraînement, stipulant que la sélection devait jouer ce match contre la Pologne ». Leopoldo Luque explique que la plupart des joueurs n’étaient pas au courant lorsque José María Muñoz leur a annoncé le coup d’État après le dîner d’après-match. Mais plusieurs témoignages concordent cependant. Ricardo Bochini raconte : « El Gordo Muñoz nous a parlé du coup d’État et nous avons tous été très affectés. Je ne m’en souviens pas très bien, mais je crois qu’il nous a annoncé la nouvelle avant le match. El Tolo Gallego a été très bouleversé, car il a commencé à penser qu’il pourrait arriver quelque chose de grave à sa famille, mais nous l’avons tous rapidement rassuré ». Marcelo Trobbiani était également titulaire contre les Polonais confirme : « Nous étions à l’hôtel et il restait trois ou quatre heures avant le match. Kempes nous a dit qu’un coup d’État avait eu lieu en Argentine. Nous avons envisagé de ne pas jouer, mais le coup d’envoi approchait à grands pas et il y avait déjà du monde sur le terrain. Puis, Menotti nous a réunis et nous a demandé de rester calmes. L’ambiance était terrible pendant le trajet en bus et dans les vestiaires. Dès que l’arbitre a sifflé la fin du match, nous avons demandé aux journalistes s’ils avaient des nouvelles et j’ai pu contacter ma famille ». Dans Memorias de un periodista deportivo, Héctor Vega Onesime ajoute que lorsque Muñoz fait l’annonce, il indique : « Heureusement, il n’y a pas eu de malheurs ni d’effusion de sang à déplorer ». Muñoz soutiendra ensuite ouvertement la dictature. Envoyé par Radio Rivadavia pour commenter le match, il s’assoit alors à côté de Julio César Calvo, frère d’Ana Laborde, qui est ensuite portée disparue puis libérée, et qui témoignera lors du procès historique qui condamne les militaires putschistes. Quant au commentateur pour Canal 7 à la télévision, il s’agit de Fernando Niembro, qui n’avait pas encore trente ans et craignait pour son père, Paulino, militant syndicaliste proche du gouvernement péroniste, dirigeant de l’AFA et président du club de la Nueva Chicago. En 1990, en tant que porte-parole de Carlos Menem, il annoncera les grâces accordées aux militaires coupables de génocide.

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L’histoire raconte de Menotti n’a jamais évoqué les événements se déroulant au pays dans le vestiaire et le match face à la Pologne s’est donc disputé. « On a souvent dit qu’on avait hésité à ne pas disputer ce match ou à annuler la tournée, mais ce n’est pas le cas », se souvient Bochini pour Pagina 12. « Nous étions tous là-bas et nous avions très envie de jouer. Comme toutes les informations qu’on nous donnait assuraient qu’il n’y avait aucun problème, la vérité, c’est que nous étions tous très sereins ». Ainsi, ce 24 mars, le peuple argentin peut s’assoir devant le seul programme télé autorisé. Il voit alors plusieurs futurs champions du monde sur le terrain. Alberto Tarantini, Jorge Olguín, Daniel Killer, Rubén Américo Gallego, Daniel Passarella, Ricardo Bochini, René Houseman, Osvaldo Ardiles, Ricardo La Volpe, Leopoldo Luque et Mario Kempes étaient présents. Hugo Gatti encaisse un olímpico peu avant l’heure de jeu, mais Mario Kempes puis René Houseman marquent à leur tour, permettant à l’Argentine de retourner le match en dix minutes et de s’imposer. Le retour au pays doit cependant attendre. « Nous voulions rentrer, mais il semble que, sur ordre de Videla, l’équipe nationale devait poursuivre son parcours. Nous lisions les journaux après le coup d’État, mais nous ne comprenions rien de ce qu’ils disaient. Nous devions demander à un traducteur qui nous accompagnait de nous expliquer. Nous avions le cœur serré de ne pas pouvoir savoir comment allait notre famille », explique Daniel Killer à TyC Sports. « Quand nous sommes revenus ici, c’était terrible de voir nos proches pleurer, car eux non plus ne savaient rien de ce que nous étions devenus ».

La tournée se poursuit par une défaite 2-0 contre la Hongrie à Budapest le 27, une autre 2-1 face au Hertha à Berlin le 29 et se termine par un nul 0-0 contre le Sevilla FC le 10 avril. Les deux derniers matchs n’ont pas été retransmis. Il ne reste aucune image de la retransmission du match du jour du coup d’État. La dictature argentine a fait près de 30 000 disparus et fusillés, 9 000 prisonniers politiques et environ 1,5 million d’exilés.

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