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·11 janvier 2026
ASSE : Une équipe stéphanoise dans un contexte explosif

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Le 8 janvier 1956, le Wydad Athletic Club de Casablanca reçoit l’ASSE en 32e de finale de la Coupe de France. À première vue, il s’agit d’un tour classique de la compétition nationale française. En réalité, ce match est tout sauf ordinaire. Il se déroule à Casablanca, au stade Marcel Cerdan, devant près de 20 000 spectateurs. Cela se passe dans un Maroc encore sous protectorat français, mais à quelques semaines seulement de son indépendance.
À cette date, le pays vit ses derniers moments de domination coloniale. Le retour du sultan Mohammed Ben Youssef en novembre 1955 a ouvert la voie à l’indépendance, devenue inéluctable. Le climat politique est tendu, en particulier à Casablanca, ville ouvrière et nationaliste. Dans ce contexte, le football n’est pas un simple divertissement : il constitue un espace d’expression populaire et identitaire.
Le Wydad AC, fondé en 1937, incarne cette dimension. Club marocain par excellence, il s’est imposé comme un symbole de résistance culturelle face à la domination sportive des clubs européens et des structures coloniales. Chaque rencontre contre une équipe française est vécue comme un affrontement symbolique, bien au-delà du terrain. Affronter un club professionnel métropolitain comme l’AS Saint-Étienne, dans une compétition française, sur sol marocain, confère à ce match une portée exceptionnelle.
Pour l’ASSE, le déplacement est inédit et exotique. Le club stéphanois n’est pas encore le géant qu’il deviendra dans les années 1960-1970, mais il est déjà bien structuré, professionnel et expérimenté. Pour les Verts, l’objectif est clair : se qualifier et poursuivre l’aventure en Coupe de France. Pour le Wydad, l’enjeu dépasse la qualification. Il s’agit de démontrer que le football marocain peut rivaliser avec le football français, à la veille d’un basculement historique.
Dès le coup d’envoi, l’ambiance est électrique. Le public casablancais pousse le Wydad avec ferveur, transformant le stade Marcel Cerdan en une enceinte hostile pour les Stéphanois. Sur le terrain, la rencontre est engagée, disputée, parfois rugueuse, reflet de la tension qui entoure l’événement.
Le Wydad adopte une approche prudente mais courageuse. Bien organisé défensivement, discipliné et combatif, il cherche à contenir les assauts stéphanois. En même temps, il exploite les contres et la vitesse de ses attaquants. L’ASSE, de son côté, tente d’imposer son jeu, sa technique et son expérience. Cependant, elle se heurte à une équipe marocaine déterminée, soutenue par un public incandescent.
Les 90 minutes du temps réglementaire s’achèvent sur un score de 0-0. Ce résultat est déjà un exploit pour le Wydad. Tenir tête à un club professionnel français dans un match à élimination directe de Coupe de France est une performance remarquable. Pour les Stéphanois, la frustration est palpable. Leur supériorité technique ne s’est pas traduite au tableau d’affichage.
Les prolongations ajoutent encore au drame. À la 95e minute, l’AS Saint-Étienne parvient enfin à ouvrir le score grâce à l’ailier gauche Claude Orosco. Ce but semble récompenser la persévérance des Verts et annonce peut-être la fin du rêve marocain. Pourtant, le Wydad ne renonce pas.
Porté par son public et par une énergie collective impressionnante, le club casablancais égalise à la 102e minute par Mustapha Bettache. Le stade explose. Ce but a une résonance immense. En effet, il symbolise la capacité d’un club marocain à répondre coup pour coup à une équipe française, dans une compétition française, sur fond de tensions coloniales.
La fin de la prolongation est haletante. L’ASSE, piquée au vif, pousse pour éviter un éventuel match d’appui. À la 116e minute, Koczur Ferry inscrit le but décisif pour Saint-Étienne. Le score final est de 2-1 pour l’ASSE après prolongations. Le Wydad est éliminé, mais sort la tête haute, sous les applaudissements d’un public fier de son équipe.
Au-delà du score, ce match s’inscrit comme un moment charnière de l’histoire du football marocain et colonial. Il fait partie des dernières rencontres de Coupe de France disputées sur le sol marocain avant l’indépendance. Quelques semaines plus tard, le Maroc deviendra un État souverain, et les clubs marocains quitteront définitivement les compétitions françaises.
Le prince héritier de l'époque (et président d'honneur) Hassan II était le meilleur supporter de l'équipe marocaine. Il ne serait pas étonnant qu'il ait été présent dans les tribunes où se sont massés plus de 20 000 supporters, tous marocains pour encourager leurs protégés. On dit qu’il n'hésitait pas à descendre dans les vestiaires à la mi-temps pour exhorter les « troupes marocaines ».
Dans la mémoire collective marocaine, cette rencontre est vécue comme une victoire morale. Le Wydad a prouvé qu’il pouvait rivaliser avec un club professionnel français, dans un contexte défavorable, et sous une pression immense. Cette performance renforce la fierté nationale et annonce la naissance d’un football marocain émancipé des structures coloniales.
Côté français, le match reste une curiosité historique. C'était un déplacement lointain, une ambiance particulière, un 32e de finale disputé dans des conditions inhabituelles. Mais avec le recul, il apparaît comme un symbole de la fin du football colonial. C'est à l’image de la fin prochaine de l’empire français au Maghreb.
Ce Wydad – ASSE du 8 janvier 1956 illustre parfaitement le rôle du football comme miroir des sociétés. Dans un stade, pendant 120 minutes, se sont affrontées deux équipes, mais aussi deux mondes. Celui d’un empire sur le point de disparaître et celui d’une nation en devenir. Le résultat sportif a donné la victoire à Saint-Étienne. Cependant, l’histoire a retenu ce match comme l’un des derniers grands rendez-vous du football colonial. C'est aussi une étape symbolique dans la construction de l’identité sportive marocaine.









































