La Grinta
·15 août 2026
Larissa Bezerra : « J’ai trouvé près d’une centaine de groupes de supporters antifascistes au Brésil »

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·15 août 2026

Alors que l’extrême droite frappe à la porte de nombreux pays du monde, la mobilisation de gauche des groupes de supporters au Brésil s’organise. Larissa Bezerra, journaliste et universitaire, vient de publier un livre consacré à l’engagement politique des groupes de supporters antifa au Brésil. Elle a analysé l’espace de parole sur internet des collectifs Démocracie Corinthienne (Corinthians), Palmeiras Antifascista (Palmeiras), Bonde do Che (São Paulo Football Club), 3 clubs de la ville de São Paulo, et Santos Antifascista, club de la ville de Santos, située sur le littoral dans l’État de São Paulo. Ces groupes de supporters sont nés à partir de 2014 dans un contexte éminemment politique, avant l’élection du candidat d’extrême droite Bolsonaro. Le livre vient d’être publié au Brésil et n’est pas encore traduit en français. Larissa a accepté de répondre à nos questions, en abordant notamment des sujets chers aux Français comme Socrates ou Raí, mais elle revient aussi sur les luttes et l’engagement exceptionnel des groupes de supporters, au-delà de la rivalité entre clubs.
Bonjour Larissa. Pourrais-tu revenir sur le contexte de création des groupes de supporters qui s’engagent à gauche ? Tu cites plusieurs dates marquantes, les journées de juin en 2013, la Coupe du monde au Brésil en 2014, qui marque l’exclusion des supporters et l’élitisation du foot, le coup d’État en 2016 et la candidature de Bolsonaro en 2018…
En 2013, nous avons eu des manifestations massives dans plusieurs villes du pays, avec des revendications très diverses : prix des transports en commun, santé, éducation… et contre la Coupe du monde qui devait se dérouler au Brésil l’année suivante. Ces manifestations ont été appelées « Journées de juin », même si certains chercheurs contestent cette appellation. La diversité des revendications s’est également reflétée dans la variété des mouvements : la participation réunissait autant l’extrême droite, la droite, la gauche, les antifascistes et même des personnes moins politisées, qui voyaient là un moyen d’extérioriser leurs frustrations sociales.

« Football prolétaire et antifasciste ». Palmeiras Antifascista
La Coupe du monde de 2014 a aussi été importante dans le mouvement des supporters. La rénovation des stades, avec l’élitisation et la gentrification des tribunes, puis la hausse des prix, a fait que plus de groupes de supporters se sont mobilisés. En 2016, avec la mobilisation de différents secteurs de la société contre le coup d’État qui a abouti à la destitution de la présidente Dilma Rousseff – élue au suffrage populaire – l’indignation a gagné aussi les stades de football. On voyait des banderoles dénonçant le coup d’État, par exemple. Le nombre de ces groupes a augmenté, et ceux qui existaient déjà se consolidaient. En 2018, de nombreuses personnes se sont mobilisées contre la candidature de Jair Bolsonaro à la présidence, principalement des femmes, en raison de ses propos exprimés déjà profondément misogynes, racistes, homophobes et autoritaires. Parmi les groupes descendus dans la rue avec le slogan #EleNão (« #LuiNon»), en référence au candidat, il y avait déjà plusieurs groupes de supporters antifascistes. Malgré cela, Bolsonaro a remporté l’élection présidentielle. Avec la multiplication des mesures jugées absurdes de son gouvernement, notamment dans sa gestion de la pandémie en 2020, la mobilisation de nombreux secteurs de la société contre le gouvernement s’est intensifiée, incluant les groupes de supporters qui ont joué un rôle de premier plan dans de nombreuses manifestations en 2020.
Les 4 groupes de supporters étudiés dans le livre viennent de l’État de São Paulo, et supportent de grandes équipes brésiliennes : Santos, Palmeiras, Corinthians et SPFC. Est-ce que des groupes de supporters antifa existent dans tous les pays, ou est-ce plutôt certaines régions ?
Dans le recensement que j’ai réalisé pour cette recherche, j’ai trouvé près d’une centaine de groupes de supporters antifascistes sur les réseaux sociaux. Ils sont présents dans toutes les régions du pays, même si le plus grand nombre se concentre dans la région Sud-Est du Brésil, principalement São Paulo et Rio de Janeiro.
Il y a une grande diversité concernant les clubs. Si les grands clubs, comme Corinthians, Palmeiras, São Paulo et Santos, sont ceux qui comptent les groupes de supporters antifascistes les plus gros, des clubs de villes plus petites et de l’intérieur du pays ont eux aussi des groupes de supporters mobilisés autour de causes antifascistes, contre l’homophobie, le machisme, le racisme, etc. On ne peut pas affirmer comme ça que ces groupes existent également en dehors des réseaux sociaux, mais leur discours et leur espace de mobilisation sont présents dans toutes les régions du pays.

Le soutien au peuple palestinien est un engagement commun aux groupes. Ils ont notamment participé à la campagne Red Card for Israel. Ici, Bonde do Che, groupe de supporter antifa de la torcida Independente (SPFC)
Les groupes antifa ont des thématiques communes : la lutte contre le foot moderne, le sexisme, le racisme, et pour la démocratie. Tu montres que malgré les rivalités entre les équipes, les groupes se rejoignent sur ces thématiques. Quels liens ont-ils entre eux ?
L’une des questions que je me posais avant de commencer cette recherche était de savoir si la rivalité entre clubs interférait dans le militantisme politique. C’était une des raisons pour lesquelles j’ai choisi d’étudier quatre groupes de supporters rivaux. Leurs revendications sont très similaires et plusieurs groupes de supporters à travers le pays font des actions communes. Dans le cas des quatre groupes que j’ai analysés, il y a différents niveaux d’acceptations de cette rivalité dans les collaborations. Certains sont davantage ouverts aux actions communes, d’autres moins. Mais lorsqu’ils estiment que le contexte politique et social l’exige, comme ce fut le cas lors des manifestations contre Jair Bolsonaro, ils sont capables de remettre la rivalité en question. Un des groupes de supporters a utilisé une phrase dans l’une des publications que j’ai analysées, que j’apprécie particulièrement : « Dépasser les aspects néfastes du clubisme n’est pas faire semblant d’avoir de la sympathie pour son rival, c’est aider ceux qui en ont besoin sans regarder la couleur du maillot. » Il est intéressant de noter qu’il existe des organisations nationales et régionales de supporters antifascistes, ce qui montre que, de manière générale, il existe une réelle coopération et une identification commune entre les groupes.

« Dictature plus jamais ! » – Palmeiras antifascistas et Santos Antifa
Ils ont des symboles communs, aussi bien internationaux que locaux, du milieu du foot mais aussi culturel et politique. Tu cites notamment le Che, Marx, Cantona, Rai, Paulo Freire, Marielle Franco… En France, Sócrates est un symbole. Peut-on le retrouver dans l’univers des groupes antifa ?
Il est presque impossible d’être un supporter de gauche au Brésil sans avoir de la sympathie pour la figure de Sócrates. Bien sûr, en raison de son histoire très liée au Corinthians, il est particulièrement présent dans la mémoire des supporters du club. Même ceux qui ne sont pas de gauche ont Sócrates comme une idole des Corinthians, notamment parce que le club a institutionnellement mis en avant son image et celle de la Démocratie Corinthienne, mouvement auquel il a activement participé. Mais les groupes de supporters antifascistes, de manière générale, vouent un profond respect à Sócrates, également pour son parcours avec l’équipe nationale brésilienne et pour son engagement dans la vie politique du pays. Il s’est toujours exprimé contre la dictature militaire.
Dans le livre tu évoques Raí, un joueur très apprécié en France, pour sa qualité de joueur bien sûr mais également pour son engagement. Tu dis qu’il a été critiqué dans la presse sportive à cause de son engagement politique. Quelle place tient Raí au Brésil ?
Malheureusement, une partie de la presse sportive au Brésil a adopté l’idée que le football est juste un divertissement et qu’il n’a aucune connexion avec la politique. Il n’est même pas nécessaire d’argumenter pour démontrer que ce n’est pas vrai : il suffit de voir les actions de la FIFA et de Trump lors de la dernière Coupe du monde. Comme Raí est une personne qui n’a pas peur de se positionner, il a reçu certains commentaires négatifs pour avoir critiqué les actions du gouvernement pendant la pandémie. Je pense qu’il occupe une place assez similaire à celle de Sócrates, mais dans une moindre mesure : il est admiré non seulement par les supporters de São Paulo Football Club, mais aussi par ceux des autres clubs. Comme tu dis, pas seulement pour ses qualités de joueur, mais également pour son engagement politique et social. En 2020, il a rejoint le collectif Esporte pela Democracia (« Le sport pour la démocratie »), avec l’objectif de défendre un discours antiraciste et antifasciste, contre la violence et l’autoritarisme. L’admiration que les gens lui portent n’est donc pas le fruit du hasard.

« Perdre ou gagner mais toujours avec démocratie » – démocratie corinthienne
En 2021 tu avances le chiffre de 75 collectifs Antifa. Aujourd’hui, dirais-tu que ce mouvement s’est consolidé ?

« Le lieu de la femme est… » Visuel de Santos antifascista
D’un point de vue quantitatif, ils ont clairement augmenté. Et surtout après les manifestations de 2020, lorsqu’ils ont été connus d’un public beaucoup plus large grâce aux reportages des médias sur ces mobilisations. Beaucoup racontent avoir été contactés par de nombreuses personnes souhaitant rejoindre le mouvement, qui a ainsi pris de l’ampleur. Le plus important, c’est qu’ils continuent à prendre position et à faire des actions, même si elles sont moins importantes qu’en 2020. Comme j’ai dis dans le livre, il est difficile de prévoir un résultat à tout cela. En vérité, c’est quelque chose de continu. Nous, les femmes, par exemple, avons obtenu beaucoup d’avancées féministes au cours de l’histoire, mais jusqu’à aujourd’hui nous n’avons toujours pas atteint une égalité totale des droits. Et nombreuses sont les personnes qui cherchent aujourd’hui à remettre en cause des droits déjà acquis. Tout mouvement politique est un combat permanent.

Les groupes de supporters antifa soutiennent les minorités, comme ici la lutte des autochtones yanomami pour le droit au territoire par le Palmeiras Antifascistas.
Ces mouvements sont d’autant plus importants que l’extrême droite monte au Brésil comme mondialement, et que la presse a un discours qui n’est pas de gauche… Les réseaux sociaux est-il le seul espace d’expression ? Peut-on étendre aux tribunes ou est-ce qu’il y a aussi une sorte de censure politique ?
Je n’oserais pas parler de censure politique, mais certains banderoles et panneaux n’entrent pas dans les stades et les critères ne sont pas clairs. Malgré ça, il y a plusieurs exemples de groupes de supporters antifascistes qui parviennent à faire entrer leurs idées dans les stades et dans la rue, malgré les nombreuses difficultés. En 2023, par exemple, il y a eu un incident important avec l’arrestation de supporters de Flamengo à cause d’une banderole sur laquelle était écrit : « Mort aux tortionnaires de 1964 », en référence au coup d’État survenu cette année-là. J’ai d’ailleurs interviewé l’un des supporters impliqués dans cet épisode (lien en bas d’article). Mais un aspect important à prendre en compte est que beaucoup ont peur de se rendre au stade, en raison des menaces proférées par d’autres groupes de supporters davantage associés à l’extrême droite et à des idées d’exclusion et de discrimination. C’est pour ça que beaucoup de personnes mènent aujourd’hui ce militantisme sur Internet.

Mobilisation pour le jour de la conscience noire. Democratia Corinthiana
Tu évoques aussi l’existence de groupes d’extrême droite. Est-ce que ce mouvement prend de l’ampleur également ? Y a-t-il des rivalités politiques dans les stades ?
Le football est un reflet de la société. La progression de l’extrême droite que nous voyons dans le monde finit par se retrouver dans les tribunes. Je ne vois pas les groupes de supporters d’extrême droite se multiplier comme les groupes antifascistes, ni rassembler autant de sympathisants ici au Brésil, mais le simple fait qu’ils existent est déjà préoccupant. Et quand je parle d’extrême droite, je ne fais pas simplement référence à des responsables politiques comme Trump, Jair Bolsonaro ou Marine Le Pen. Ces groupes rendent ouvertement hommage à Hitler et à Mussolini, et publient également des contenus contre les juifs et les minorités sociales. Même lorsqu’ils sont signalés, les plateformes ne font rien pour supprimer ce type de contenu. Ils publient, évidemment, aussi des contenus contre les groupes de supporters antifascistes.
Mais je n’ai pas connaissance, jusqu’à présent, d’affrontements entre groupes de supporters dans les stades qui seraient directement liés à des questions politiques. Je peux quand même citer un épisode survenu en 2020, avant les manifestations de plus grande ampleur, où des membres des Gaviões da Fiel, le principal groupe de supporters organisés des Corinthians, avec des collectifs antifascistes du club, ont occupé une importante avenue de São Paulo avec une banderole sur laquelle était écrit : « Somos Democracia » (« Nous sommes la démocratie »). Après ça, des supporters de Palmeiras de droite se sont rassemblés sur les lieux et ont publié une photo sur les réseaux sociaux appelant les supporters des Corinthians à la confrontation.
C’est après cet épisode que des manifestations antifascistes plus grandes ont été organisées. Le Bonde do Che, formés par les supporters de São Paulo Football Club, a ensuite écrit sur les réseaux sociaux que le bolsonarisme occupait les rues sans opposition, mais cet acte des supporters de Palmeiras a généré la motivation nécessaire pour que la gauche aille dans la rue à ce moment-là. Ils ont dit: « Voilà ce qui arrive lorsqu’on utilise un symbole populaire comme le football pour défendre l’élitisme et le suivisme que représente Bolsonaro : il était évident qu’il y aurait une réaction massive. »

En gros, « Fuck Bolsonaro ». Bonde do Che
Peux-tu parler du mouvement #EleNão, né sur les réseaux en réaction à la candidature de Bolsonaro, et particulièrement sur la collaboration des torcidas ?
Je pense que ce fut un moment important pour montrer que beaucoup de gens, y compris des supporters, ont vu en Bolsonaro une figure autoritaire, misogyne, raciste et homophobe qui ne devait pas être toléré dans le monde politique. Le problème n’était pas qu’il soit un homme politique de droite, mais qu’il soit un politique d’extrême droite, aligné sur les valeurs de la dictature brésilienne. Il a été jusqu’à défendre des tortionnaires au sein du Congrès national et à dire à la télévision qu’il était favorable à la torture, entre autres choses absurdes. Malgré tout, le mouvement n’a pas été si efficace comme les mouvements de gauche et les groupes antifascistes le pensaient, puisque le candidat a été élu.
Un grand merci à Larissa.
Pour en savoir plus :
Bonde do Che (antifascistes de la torcida Independente) : https://www.facebook.com/independente.bondedoche
Coletivo Democracia Corinthiana : https://www.facebook.com/coletivodemocraciacorinthiana
Palmeiras Antifascista : https://www.facebook.com/palmeirasantifascista
Santos FC Antifascista, qui n’est pas une « torcida organizada » dans le sens brésilien du terme mais des supporters du Santos unis contre la fascisme et le foot moderne : https://www.facebook.com/santosantifa/
Article de Larissa, “A torcida segue mobilizada e ganhou apoio de muitos setores da sociedade”, comenta membro da Flamengo Antifascista, após problemas com faixa contra a ditadura » https://oladoesquerdodaarquibancada.wordpress.com/2023/05/04/a-torcida-segue-mobilizada-e-ganhou-apoio-de-muitos-setores-da-sociedade-comenta-membro-da-flamengo-antifascista-apos-problemas-com-faixa-contra-a-ditadura/
Livre :
Larissa Bezerra, Frank Antonio Mezzomo, Torcidas antifascistas no Brasil. Futebol e mobilização política, Edunespar, 2026.
Biographies :
Larissa Bezerra est journaliste, spécialiste en journalisme sportif, titulaire d’un master du programme de troisième cycle interdisciplinaire « Société et Développement » de l’Université d’État du Paraná, et enseignante responsable du cursus de journalisme à Unicesumar à distance.
Frank Antonio Mezzomo est professeur à l’Université d’État du Paraná. Il intervient dans les programmes de troisième cycle Société et Développement, Histoire publique et ProfHistória. Il est responsable du groupe de recherche Culture et relations de pouvoir et rédacteur en chef de la revue NUPEM.







































