La Grinta
·6 mars 2026
Les tribunes suédoises : entre héritage anglo-saxon et influence germanique 1/3

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Tifos colossaux, culture déplacement et pyro à foison, voici les ingrédients du supportérisme suédois qui n’en finit plus de se démarquer. Alors que la Coupe de Suède fait actuellement office de lever de rideau avant le début du championnat en avril, il était nécessaire de présenter la scène suédoise de manière plus profonde. Fondements, influences, évolutions, de nombreuses aspects sont à développer pour comprendre comment les tribunes actives et la culture ultra sont devenues incontournables dans le pays nordique. Ce premier volet s’inscrit dans un triptyque de présentations qui nous mènera jusqu’au premier week-end d’avril et la reprise officielle du championnat.
Comme la France avec l’arrivée du football par les marins anglais qui fondent le Havre Athletic Club en 1872, la Suède expérimente le ballon rond à la fin du XIXe siècle. Ce sont des écossais venus travailler dans la ville industrielle de Göteborg, sur la côte Ouest du pays, qui vont initier les Suédois à la pratique. En 1892, le club multisport d’Orgryte Idrottsällskap (OÏS) accueille sa première section dédiée au football, fondée par les travailleurs écossais. District de la ville de Göteborg, Orgryte devient donc l’une des places pionnières du football suédois. Pour son premier match, l’équipe, composée de six joueurs écossais, l’emporte 1-0. Après cette courte victoire, nul n’imagine le destin qui attend « OÏS ». En effet, la diaspora écossaise continue de garnir le onze de départ et permet au club d’obtenir des résultats presque indécents. De 1896 à 1909, OÏS remporte le titre de champion de Suède dix fois ! Ce succès, dû en grande partie à ses travailleurs d’outre-Manche, vaut à l’équipe de Göteborg le surnom de « Skottelaget » (l’équipe écossaise). L’impact anglosaxon dans la genèse du football suédois est donc indiscutable. Mieux encore, cet héritage se répand aussi de l’autre côté de la main courante.
Dès les années 1910 et 1920, la presse suédoise relate la turbulence des supporters suédois lors des matchs opposant la Suède à son voisin le Danemark. Entre cris, encouragements et contestations envers les arbitres, les Suédois se montrent tout aussi actifs que les Anglais en tribune durant cette période. Le football, opium du peuple, s’inscrit peu à peu dans le pays scandinave.
L’hooliganisme, marqueur anglosaxon des tribunes suédoises
Comme l’expliquent Sara Karlèn et Aage Radmann, deux sociologues suédois, dans un numéro de Soccer & Society en 2023, le terme hooliganisme est déjà présent dans les médias suédois dès les années 1960. Cette période concorde avec les premières retransmissions de matchs de football anglais en novembre 1969. Ces premières diffusions ont pour effet de rapprocher très rapidement les Suédois du football anglais, subjugués par l’atmosphère des stades, fascinés par le niveau de jeu des grosses écuries anglaises. Aujourd’hui, beaucoup de supporters suédois disent supporter deux clubs, un en Suède, un en Angleterre. D’ailleurs, il n’est pas rare de voir dans les stades suédois, pendant la mi-temps, voire même le match, des supporters regarder la Premier League. De même, les chants courts et par intermittence, les encouragements en réaction aux phases de jeu et les rassemblements des plus actifs derrière les buts gagnent lentement la Suède sur le modèle anglais et écossais.
Surtout, c’est le mouvement hooligan qui s’impose dès 1970. Pour la première fois et ce, sur les écrans télévisés, le public assiste à des incidents lors du match opposant Örebro et l’IFK Göteborg. Plus que jamais menacé par la relégation, l’IFK Göteborg vacille, une partie des supporters bleus et blancs décide donc d’envahir le terrain. Le match sera interrompu pendant 45 minutes et les incidents seront définis comme le premier incident majeur attribué à l’hooliganisme.
Malgré cette influence, les années 1970 et 1980 voient la naissance d’une première structuration des supporters. Une nouvelle fois, c’est à Göteborg qu’est attribuée la primauté. Un « supporter club » nommé Anglärna (Les Anges), est fondé en 1973. En 1981, sur la même organisation, est fondé la Black Army à Stockholm, en soutien à l’AIK. Cependant, c’est bel et bien l’hooliganisme qui crève l’écran à la fin des années 80 et au début des années 90. La création des Firman Boys, avec quelques anciens membres de la Black Army, atteste d’ailleurs de la prévalence de l’hooliganisme en Suède et implante définitivement cette sous-culture.
Les années 1990, la décennie de l’ouverture
Les années 1990 marquent aussi des évolutions majeures. Le premier groupe ultra se fonde en 1993 à Stockholm, en soutien au club de Hammarby, avec les Hammarby Ultras. Fondé par un certain Mickael, les HU sont fortement irrigués par la culture argentine et italienne dont leur créateur en a été un témoin privilégié. Ayant vécu en Argentine, il a gardé de nombreux contacts du côté de Boca Juniors mais aussi en Italie avec certains ultras de la Roma comme il le relate dans l’excellent livre de James Montague, Among the ultras, a journey with the world’s most extreme fans.
La culture tifo, à laquelle le second volet sera consacré, fait son arrivée en Suède à la même époque. Comme dans de nombreux pays, la mentalité italienne s’installe en Suède. C’est précisément à la fin de la décennie et au début des années 2000 que l’avènement de la mouvance ultra dans les tribune suédoises est en marche. En 1997, le groupe Ultra Bulldogs à Göteborg fait figure d’avant-garde, tout comme MFF Tifosi à Malmö un an plus tôt. Ces groupes cherchent donc à apporter une culture jusque-là encore féconde en Suède où les groupes de supporters plus traditionnels restent prédominants. Cette période de mutations n’est pas anodine tandis que le même mouvement se produit en Allemagne. C’est bien pour cela qu’on pourrait estimer une forte proximité de la scène ultra suédoise avec la scène allemande, seulement quelques années les séparent véritablement. Comme le rappelle l’auteur Sébastien Louis, l’Allemagne puise ses influences entre l’Italie et l’Europe centrale et orientale, notamment par l’ex Allemagne de l’Est. C’est ce même effet qui semble se produire en Suède, partagée entre héritage germanique et italien.
Les amitiés germano-suédoises, accélératrice d’influence
Les accents germanophones se sont multipliés au sein des tribunes suédoises grâce aux liens d’amitiés qui se sont formés entre groupes suédois et allemands. L’exemple actuel, sans doute le plus marquant et le plus fort est l’amitié qui lie les Ultras Göteborg 2005 et les Ultras Nürnberg 1994. Fondé en 2005, les UG sont le fruit d’un regroupement de trois groupes, qui incluent les Ultra Bulldogs, précédemment cités. Dès cette première année de réunification, la relation entre Nürnberg (Nuremberg) et l’IFK est déjà présente, sûrement due à des contacts existants auparavant. Selon les Suédois, les premières connexions auraient eu lieu suite à un échange universitaire effectué par un allemand à Göteborg. Lors des 20 ans des UG fêtés en 2025, c’est donc 20 ans d’amitié qui sont aussi célébrés. Cela plonge Göteborg dans le parfait mélange que sont les Ultras Nürnberg. En effet, les UN94 ont été fortement inspirés du mouvement italien, débouchant sur un jumelage avec Brescia. Par sa création en 1994, c’est aussi l’un des groupes allemands les plus anciens encore en activité. Enfin, l’arrivée d’un deuxième groupe ultra, nommé Banda di amici est un rappel supplémentaire de l’influence italienne forte sur cette terre bavaroise.
Pour continuer tout en restant à Göteborg, on peut aussi noter l’amitié entre les membres de GAIS Tifo 06, du club de GAIS avec les ultras du BFC Dynamo, club de Berlin. Cette relation a notamment été fêtée en septembre 2025 avec la venue d’un contingent allemand à Göteborg et un bâchage au sein du virage vert et noir de GAIS.
À l’opposé de Göteborg, Stockholm n’est pas en reste. D’abord, l’AIK Stockholm et ses deux groupes principaux, Sol Invictus et Ultras Nord entretiennent différentes amitiés. Si les Sol Invictus ont de très bons contacts avec les Urban Paris ainsi qu’avec la Biris Norte, les Ultras Nord, nés en 2002 entretiennent des liens forts avec les ultras d’Hanovre et les membres de West Hannover. Le premier aboutissement a lieu lors de la saison 2007-2008 par l’intermédiaire du groupe Poptown d’Hambourg. West Hannover et les Ultras Nord de l’AIK se sont par la suite rapprochés notamment du fait d’une certaine connivence politique à l’extrême droite tandis que Poptown fut dissout dans les années 2010.
Concernant Hammarby et Djürgarden, les liens germanophones existent aussi. Les Ultras Caos Stockholm qui ont vu le jour en 2003 sont amis avec le Violet Crew du VFL Osnabrück. De leur côté, les Hammarby Ultras entretiennent une amitié avec les ultras du Rapid Wien en Autriche. La récente création de la Conférence Ligue a permis une opposition haute en couleur entre le Rapid Wien et DIF qui a donc provoqué la scène cocasse d’apercevoir les Hammarby Ultras en parcage avec le Rapid Wien… dans leur tribune habituelle à la Tele2Arena. À ce propos, cette amitié ne manque pas de donner quelques maux de tête à Nuremberg qui héberge en sa tribune son jumelage avec les Ultras Göteborg et les ultras du Rapid Wien…
Le tambour, instrument de discorde ?
Si les ressemblances entre scènes allemandes et suédoises sont observables avant tout d’un point de vue organisationnel et amical, le tambour, bien que répandu partout en Europe, est un autre facteur attestant du lien avec l’Allemagne. On y retrouve des rythmes similaires, des chants un peu plus lents que ceux que l’on peut entendre en France ou en Italie et des gestuelles unies et rigoureuses qui les accompagnent. Le tambour est devenu l’acteur principal des tribunes suédoises, attentivement écoutés par les supporters. C’est donc bien par l’utilisation des caisses que la transition d’une fondation anglosaxonne à des bases germaniques est la plus visible.
Largement devenus majoritaires, les tambours connaissaient encore quelques bastions de résistance où les plus anciens luttaient pour conserver une ambiance plus anglaise. Ces derniers lieux ont chuté au prix de nombreux débats. D’abord début 2025, GAIS et Djürgarden ont tous deux annoncé l’adoption des tambours dans leur tribune respective. Du côté de GAIS, les critiques des plus anciens ont été virulentes allant jusqu’à l’accusation de tuer l’âme de la tribune et ses fondations. C’est également l’occasion de préciser qu’au-delà du jumelage avec le Dynamo Berlin, GAIS a depuis longtemps des liens avec Aberdeen, notamment par les plus anciens de la tribune. Cette précision aide donc à comprendre une certaine réticence à l’adoption du tambour.
Du côté de Stockholm, cette nouvelle a été accueillie également de différentes manières. L’ambiance sans caisse faisait la fierté d’une partie des supporters qui trouvait l’apport d’un tambour trop superficiel. C’était aussi un élément de démarcation majeur face à Hammarby et l’AIK qui ont tous deux moqué l’arrivée du tambour. Ce changement n’est pas à sous-estimer à Djürgarden, dans des tribunes où les marqueurs anglais sont nombreux. Présence de multiples petites bâches indépendantes à l’anglaise, une tribune latérale debout en bord de terrain et un « Hey Jude » en hymne d’avant match font parties des symboles du supportérisme à DIF.
Enfin, les ultras du club d’Helsingborg faisaient figure de dernier récalcitrant, sans commune mesure, à l’arrivée du tambour. Végétant en Superattan, seconde division suédoise, il n’en est pas moins un club historique du paysage suédois. Connu pour posséder l’une des plus grosses firmes de Suède, Helsingborg forme avec Malmö une rivalité parmi les plus chaudes du pays. Liés d’amitié avec les Unions Bears des Glasgow Rangers, les ultras d’Helsingborg étaient plus que jamais imprégnés par la culture anglosaxonne dans les chants avec des rythmes assez courts. Finalement, le début d’année 2026 aura eu raison de cette historique façon d’animer. Le principal groupe, Helsingborg Kompaniet a annoncé l’introduction du tambour au stade Olympia par voie de communiqué. Toute la sensibilité du sujet se comprend dès les premières lignes où le groupe décrit ce débat comme « brûlant ». Un peu plus loin, le groupe explique que le tambour sera utilisé « de manière ciblée et avec parcimonie ». Tension donc très palpable en tribune malgré le relatif accord sur la nécessité d’adoption du tambour. Sans doute ont-ils dû consulter leurs amis des Union Bears, écossais peut-être, mais farouches utilisateurs de la caisse depuis plusieurs années.
Une chose est sûre, la Suède semble s’être parfaitement imprégnée du modèle rigoureux allemand où la gestuelle, les chants rythmés par les tambours, sans décalage, prennent le dessus, à cause ou grâce aux amitiés liés avec les clubs germanophones qui se sont ouverts à la Scandinavie. Cependant, cette analyse est toujours à resituer dans les fondations allemandes où les fibres italiennes sont mélangées à un modèle d’Europe centrale. Finalement, avec sa culture tifo forte, la Suède ne serait-elle pas le parfait mélange entre tifosi et « hooltras » pour reprendre l’expression du sociologue allemand Gunter Pilz ?









































