La Grinta
·25 mai 2026
Levski Sofia : 17 ans de traumatismes, une faillite évitée par le peuple et la fin de l’empire Ludogorets

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·25 mai 2026

Il y a des défaites 1-0 qui valent toutes les victoires du monde. Le Levski Sofia s’est incliné face à Ludogorets le 9 mai dernier, mais l’essentiel était ailleurs : le géant de la capitale est officiellement champion de Bulgarie. Un 27ème titre qui met fin à 14 ans de monopole du club de Razgrad. Surtout, c’est l’aboutissement d’une lutte de 17 années marquée par les désillusions sportives et une quasi-disparition évitée de justesse par les sacrifices de ses propres supporters.
En 2009, lorsque le Levski Sofia décroche son 26ème championnat, l’événement semble presque relever de la routine. Gagner est dans l’ADN du club, et dans les travées du stade Georgi Asparuhov, personne ne se doute que le trou noir va durer près de deux décennies.

Dix-sept ans, c’est une éternité dans le football. Pour les supporters du Levski, cette période s’est transformée en un chemin de croix. La domination sans partage de Ludogorets, club vitrine d’une petite ville soutenu par des millions d’euros, mais surtout une succession de traumatismes sportifs. Tous les fans ont encore en tête le cauchemar de mai 2013, quand un but contre son camp de Dimitar Vezalov face au Slavia Sofia (1-1) lors de la dernière journée avait littéralement offert le titre à Ludogorets. Ajoutez à cela les multiples finales de Coupe de Bulgarie perdues face à des outsiders, et vous obtenez un public rongé par l’anxiété. Cette peur viscérale du « scénario catastrophe » explique l’hystérie absolue autour de la billetterie la semaine avant le match contre Ludogorets : des files d’attente interminables aux guichets, des serveurs informatiques saturés, et un stade sold-out en un temps record. Il fallait être là, physiquement, pour conjurer le mauvais sort.


Mais la vraie victoire du Levski ne s’est pas construite sur la pelouse cette saison. Elle trouve ses racines en 2020, dans l’une des mobilisations populaires les plus impressionnantes du football européen. Lâché par son propriétaire de l’époque (Vasil Bozhkov) dans des circonstances politiques et écrasé par des millions de leva de dettes envers le fisc bulgare (la NAP), le club était cliniquement mort, promis à une relégation administrative en division amateur.
C’est là que les supporters ont pris les choses en main. Pour éviter la faillite, les supporters du club ont lancé des campagnes de financement participatif massives. Pendant les mois de huis clos liés au Covid-19, les fans achetaient par dizaines de milliers des « billets virtuels » pour des matchs auxquels ils ne pouvaient pas assister. L’image de personnes âgées, vivant avec des retraites dérisoires, venant déposer 10 ou 20 leva (5 ou 10 euros) dans les urnes du club pour payer les salaires des joueurs et rembourser l’État a marqué le pays. Le Levski de 2026 n’appartient à aucun oligarque : il est la propriété morale de son peuple. Si le Levski est en vie aujourd’hui, c’est grâce au sacrifice de son public, des ultras du Secteur B jusqu’au simple sympathisant des tribunes latérales.



C’est avec ce bagage émotionnel colossal que le public a abordé la réception de Ludogorets ce samedi. Aux abords du stade, deux heures avant le coup d’envoi, la bière coule et l’odeur de poudre envahit l’air.
Sur le terrain, le Levski ayant déjà validé l’avance mathématique nécessaire, le match en lui-même passe rapidement au second plan. Les 90 minutes servent de bande-son à des tribunes qui ne s’arrêtent jamais de chanter. Le clou du spectacle intervient en fin de rencontre : Ludogorets ouvre le score. Dans n’importe quel stade, ce but jetterait un froid. Au Gerena, il produit l’effet inverse. Le parcage du Secteur B craque de nouveaux fumigènes et monte le volume d’un cran. Les joueurs de Razgrad viennent de marquer, mais ils ont compris que la fête ne leur appartient plus.

Au coup de sifflet final, l’explosion de joie est totale. Les 20 000 spectateurs avalent la défaite anecdotique du jour dans une marée de chants et de fumée bleue. Lors de la remise du trophée, à quelques mètres de la pelouse, les joueurs enlacés célèbrent avec un public qui a littéralement sauvé leur club de la disparition.
Quand le capitaine du Levski a soulevé le trophée, entouré par une marée de supporters en fusion, la boucle était bouclée. Ce n’était pas seulement la célébration d’une victoire sportive face au géant financier de Razgrad. C’était la victoire d’un club qui appartient à son peuple, et d’une passion qui, littéralement, a maintenu une institution en vie.
Sofia n’a pas seulement fêté un titre de champion : elle a célébré la victoire du football populaire.
Par Pavel Vasilev à Sofia (Bulgarie)







































