Esteban Bekerman : « En Argentine, la Coupe du Monde est une suspension de la réalité » | OneFootball

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Lucarne Opposée

·7 Juli 2026

Esteban Bekerman : « En Argentine, la Coupe du Monde est une suspension de la réalité »

Gambar artikel:Esteban Bekerman : « En Argentine, la Coupe du Monde est une suspension de la réalité »

Journaliste spécialisé dans le football, Esteban Bekerman est aussi et surtout un historien du football. Depuis plus de dix ans, il dirige un espace culturel, Entre Tiempos, dédié à l’histoire de ce sport dans lequel l’histoire du football argentin est partagée, entretenue, perpétuée. Autant dire que s’assoir avec lui pour parler de football en Argentine est une invitation à remonter le temps.

Bonjour Esteban, peux-tu nous parler d’Entre Tiempos ?


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C’est un espace culturel dédié à l’histoire du football dans lequel en plus de pouvoir venir acheter des choses, les gens intéressés sur ces sujets peuvent venir avec leur matériel, consulter nos archives, nous demander des images ou des revues digitales dont nous avons fait les reproductions. Dans de nombreux cas, on parle de matériel qui s’est totalement perdu dans le temps ou qu’il est impossible de retrouver sous son format original et qui, de plus, est très ancien. On essaie donc de sauver tout cela et de le rendre disponible afin qu’il soit possible de faire quelque chose à partir de ce contenu, de ces publications anciennes qui renferment des informations de grande valeur, des images très belles, qui peuvent aujourd’hui servir à faire de nombreuses choses : non seulement de nouvelles publications mais aussi des documentaires, des échantillons, des travaux qui peuvent valoriser l’histoire du football et montrer de nombreuses manières tout ce qu’il y a d’intéressant et de méconnus dans de nombreux cas autour de ce thème.

C’est un projet qui a débuté il y a de nombreuses années, un rêve que j’avais depuis très longtemps et qui remontait à quand j’ai construit ma maison, à collectionner, chercher des informations, des supports reliés à l’histoire du football, toujours d’une manière précaire au début, avec des moyens infimes, mais avec beaucoup d’envie et de passion. Petit à petit, ces archives que j’ai commencé à accumuler ont grandi, ont requis à chaque fois d’une plus grande place et par chance, j’ai pu commencer, grâce à la technologie, à la possibilité de numériser un matériel qui n’avait plus besoin d’occuper tant de place. Et un peu grâce à mon métier de journaliste, j’ai pu entrer en contact avec de nombreuses personnes qui m’ont fourni des archives intéressantes et ainsi j’ai pu arriver jusqu’à avoir ce lieu en 2015 qui est le rêve d’une vie en quelque sorte.

À quel point le football a influé ou influence encore la société argentine et la construction de l’identité argentine ?

Le football est fondamental pour comprendre l’identité nationale. Cela remonte à la fin de la première décennie du XXe siècle, au début de la deuxième. Cette nouvelle identité qui a commencé à surgir dans ce pays, comme quelque chose de propre, d’inhérent à la population criolla, formée par des descendants d’immigrés espagnols et italiens venus auparavant. Pour la conformation de cette identité, le football a été fondamental en offrant cette possibilité de rassembler dans un même endroit, les clubs – nombre d’entre eux criollos – et à unir leurs différentes caractéristiques pour les fusionner au sein d’un nouveau soi national. Le football en particulier est lié au potrero, à cette particularité qu’avaient les criollos par rapport à ceux qui jouaient dans les championnats officiels du football argentin jusqu’au début du XXe siècle et qui étaient en majorité fils de Britanniques ou des criollos mais de la classe haute, formés dans les collèges britanniques au sein desquels les professeurs, arrivés du Royaume-Uni, leur avaient appris à jouer à un football typiquement anglais. Les criollos formés sur les potreros, donc dans les quartiers, jouaient sans qu’un professeur ne les dirige pour leur dire comment faire, ont commencé à développer une grande habileté, une technique individuelle très supérieure aux Britanniques, aux criollos de l’élite ou de la classe haute argentine. De cette manière, ils ont inséré dans ce sport un grand nombre de caractéristiques qui se rapportaient à leur façon de vivre. Cette même malice, cette vivacité criolla qui les distinguait sur les terrains de jeu, était ce qu’il leur fallait développer pour pouvoir atteindre de meilleures conditions de vie, pas seulement pour eux mais aussi pour leur famille. Ils devaient faire appel à cette intelligence, à cette possibilité de trouver des opportunités pour avancer dans la vie. Et ils y sont parvenus. Cette première génération de criollos a commencé à avoir une participation importante dans la vie de la cité, dans la vie politique et pas seulement comme main d’œuvre ou de gens qui étaient là pour travailler et rien d’autre. Une part de ces criollos étaient arrivés pour cela, avec des chances très limitées de se développer, mais leurs enfants pouvaient avoir cette opportunité et l’ont parfaitement saisie.

Comment expliques-tu cette incroyable passion pour le football ?

Cela est lié à une histoire qui a traversé plusieurs générations et qui débute au début du XXe siècle et s’amplifie davantage jusqu’à aujourd’hui, faisant que les anciennes générations passent à la nouvelle pas seulement l’amour pour un sport, parce que je crois que le football est bien plus qu’un sport en Argentine. En Argentine, le football est avant tout un phénomène culturel. Ce n’est pas seulement profiter d’un spectacle sportif, de le jouer, mais connaître ce qu’il s’est passé autrefois dans ce sport, l’histoire des clubs, de la sélection, de nos grands joueurs et ainsi permettre de passer des heures et des heures à parler avec les amis et se divertir sur des choses qui souvent ne sont pas des histoires de détails sportifs, mais des questions qui vont bien plus loin et sont de la consommation culturelle à laquelle de nombreuses générations d’Argentins peuvent accéder grâce à d’excellentes publications comme l’était la revue El Gráfico qui nous ont permis de grandir en profitant de ces témoignages de la rédaction de grands journalistes qui ont en quelque sorte inventé le football. Par exemple, Natalio Botana qui dirigeait le journal Crítica a recruté Pablo Rojas Paz pour qu’il s’occupe du football malgré le fait qu’il était un écrivain qui ne connaissait rien du football. Botana lui a dit « tu inventeras le football », comme Pablo Rojas Paz était un grand écrivain, Botana pensait qu’il pourrait apporter ses lettres à la façon dont on racontait le football. Et il l’a fait. Il y a un livre qui compile ses meilleurs textes et il est incroyable. Le lire maintenant permet de profiter de cela comme le faisaient ceux qui achetaient Crítica dans les années vingt ou trente.

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Cela correspond à une période lors de laquelle le football rioplatense domine. Mais Uruguay est alors meilleur qu’Argentine. Comment est-ce vécu ?

Il y a une question – et également dans la relation entre Argentine et Uruguay – qui vient de très loin. Au début, l’histoire était favorable à l’Argentine. Au début du siècle, l’Argentine avait un style plus raffiné que l’Uruguay, mais on l’a justement vu en Uruguay, ils ont capté l’essence du football écossais, fait de toque, de passes courtes, et non de ces longs ballons comme l’était le football britannique qui se pratiquait ici. Ils se sont perfectionnés et un petit peu grâce à leur technique supérieure, les Uruguayens ont commencé à dominer au niveau sud-américain et renverser l’histoire face à l’Argentine. Cela a mené à ce qu’ici, une rivalité très importante est née avec eux. Elle a terminé de nombreuses fois par des triomphes uruguayens – quelques fois argentin – mais, jusqu’à la fin des années trente, elle était la principale rivalité qui existait en Argentine. Avec l’Uruguay, il y avait quelque chose de très différent de lorsque l’Argentine affrontait n’importe quelle autre sélection. À l’exception de quelques équipes européennes qui venaient en tournées ici, l’Uruguay était le seul rival qui était craint des Argentins.

Ils étaient envieux ou en avaient peur ? Quel était le sentiment ?

Dès le début de l’histoire, le sentiment que les Argentins étaient les « champions moraux » de certains tournois était toujours très présent. Par exemple, quand l’Argentine perd la finale des Jeux Olympiques de 1928 face à l’Uruguay à Amsterdam, ce commentaire a été très présent parmi les journalistes présents. Il y a sans doute une raison, car l’Argentine a été supérieure à l’Uruguay dans cette finale, il y a cette action ou un joueur argentin se présente seul face au gardien qui crie « ouh » et paralyse l’Argentin qui termine en lui rendant quasiment le ballon. Il a ensuite voulu se suicider en se jetant du balcon après la rencontre. Cela donne une idée de ce que cela représentait d’affronter l’Uruguay et de comment pouvaient se produire des choses que seulement le football pourrait expliquer. Les Uruguayens avaient ces qualités de savoir résister et frapper au bon moment, les Argentins développaient un jeu plus beau, mais pas du même ordre que la garra ou la force physique et psychique des uruguayens. C’est comme cela que les Uruguayens ont remporté des rencontres que l’Argentine aurait dû gagner, des compétitions pour lesquelles l’Argentine possédait de meilleurs joueurs. Nous avions de nombreux choix, de nombreux excellents joueurs alors que l’Uruguay maintenait une même base durant ces années, ce qui est une bonne chose en football. Les joueurs se connaissaient, formaient quasiment une famille, s’appréciaient et cela générait une unité et une force mentale pour se sortir des difficultés et terminer champion.

Comment décrirais-tu la relation entre l’Argentine, son peuple et la sélection ?

La relation entre les Argentins et la sélection nationale est très particulière. À la différence de ce que l’on peut voir en Uruguay par exemple, il n’y a pas tant de nationalisme ici. Ce n’est pas tant une question d’État ou pour de nombreux supporters, elle ne représente pas la priorité numéro 1 ou ce qui leur importe le plus. En Uruguay si, mais pas ici. Ici, les hinchas sont plus supporters de leur club que de la sélection. Mais quand arrive une Coupe du Monde, on s’unit tous derrière un même drapeau, mais à la différence de ce qu’il se passe dans d’autres pays, ce phénomène se limite aux Coupes du Monde. Dans d’autres pays, on suit la sélection dans n’importe quelle compétition, ici, uniquement dans les Coupe du Monde, pas tant pour le reste. Mais comme le football est un phénomène culturel, pas seulement sportif, que les gens connaissent l’histoire des clubs et aiment rappeler des faits historiques et les grands joueurs, il se passe la même chose avec la sélection. Il existe toute un récit et une histoire qui nous Argentins, nous rendent fiers de notre sélection, de notre football et nous permet de pouvoir cette sélection comme une insigne au monde qui nous permet de bomber le torse, dire « nous sommes Argentins, nous sommes du pays de Maradona, de Batistuta, de Caniggia et autres… ».

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D’autant que le football a toujours accompagné la société argentine. Si l’on évoque le Mondial 1978 et toutes ses contradictions, quel impact a-t-il eu sur la société ?

Je pense qu’il fut comme un baume qui a permis au peuple de remplir les rues et exprimer une joie qu’il ne pouvait connaître dans d’autres domaine. C’était une époque de forte répression, pas seulement au niveau du terrorisme d’état et de la persécution de n’importe quel militant ou personne soupçonnée d’avoir une appartenance politique. Mais il y avait un état d’auto-répression, le peuple s’empêchait de manifester quelconque joie ou sentiment tel. Ce Mondial a permis de libérer un peu ces sentiments contenus. C’était un manque, la société argentine avait besoin d’un endroit où elle pourrait exprimer cette joie réprimée. C’est ce que l’on a vu, au-delà des circonstances particulières que le pays traversait, le peuple avait besoin d’exprimer sa joie et son sensation de fierté par rapport à ce qu’avait fait la sélection et d’être argentin. Le football le lui a permis.

On dit aussi que la sélection de l’époque est proche du peuple.

Basiquement, tous les joueurs qui faisaient partie de cette sélection argentine de 1978 sont des enfants du peuple. C’est la raison principale pour comprendre cette symbiose, cette identification entre l’équipe, les joueurs et les supporters. Tous venaient d’origines humbles, tous étaient des héros populaires par ce qu’ils faisaient en club. Tous avaient fait preuve d’une grande implication dans la sélection. Tous les joueurs qui ont intégré cette sélection de 1978 de Menotti ont fait preuve d’un grand engagement physique et mental et se sont soumis à cet intérêt suprême qu’était de terminer champion. Le peuple a beaucoup valorisé cela et s’est senti proche de ces joueurs qui faisaient partie de lui. Ils n’ont jamais cessé d’être des hommes qui ont surgi de la classe basse et à être très identifiés avec les gens qui allaient les voir.

L’identification était plus forte en raison du contexte politique et social ?

L’identification des gens avec les joueurs n’était particulièrement liée au fait que l’Argentine vivait sous le joug d’un gouvernement dictatorial et militaire. Elle s’est faite spontanément et comme quelque chose de logique et naturel en prenant en compte le fait l’origine des joueurs et l’engagement qu’ils ont montré. Il y a des exemples très clairs de cela, Luque jouant blessé, avec quasiment l’épaule déboitée. Tout cela a fait que le peuple s’est senti proche de cette sélection et peu importe qui était à la tête du pays, il a vu une équipe véritablement argentine qui a tenté de traduire son style de jeu caractéristique du football argentin. Sur le terrain, il n’y avait pas aucune autre caractéristique différente de ce que le peuple voulait trouver en sélection.

Huit ans plus tard, le contexte est différent mais pèse encore, notamment lors d’Argentine – Angleterre avec l’ombre des Malouines…

Ici, chacun a son histoire en relation avec la Guerre des Malouines et pour cela, chacun a vécu différemment cette rencontre. Pour les joueurs, ce fut particulier. Affronter l’Angleterre n’était pas la même chose qu’affronter n’importe quel autre adversaire. Ce fut un match au cours duquel la sélection devait jouer son meilleur football, non pour le fait d’affronter l’Angleterre mais parce que c’était un match de Coupe du Monde et qu’il fallait se qualifier. Maintenant, la manière dont cela a été célébré, la manière dont les joueurs ont vécu l’avant et l’après-match a reflété cette relation si particulière que l’Argentine a avec l’Angleterre et qui footballistiquement était devenu si particulière dès les années soixante avec la fameuse expulsion de Rattín lors de la Coupe du Monde anglaise et toute les polémiques qu’il y a eu. Ainsi à travers sa propre histoire, le football a potentialisé tout ce qui représentait également jouer l’Angleterre à peine quatre ans après la Guerre des Malouines.

Comme une catharsis en quelque sorte...

Il y a une grande part de catharsis et beaucoup de nécessité trouver un espace dans lequel la réalité se suspend, où l’on peut dire « je sais que je vis un moment difficile, que le pays va mal, mais il y a une Coupe du Monde, l’Argentine joue, et rien ne m’importe ». Comme le cinéma est une suspension de la réalité pendant deux heures, le football, une Coupe du Monde plus particulièrement, dans un pays comme l’Argentine, est une suspension de la réalité durant un mois. Nous nous préparons tous et vivons ce mois de Mondial comme une chose où rien d’autre n’importe. La seule chose que l’on attend est que l’Argentine joue, tout passe par cela, c’est le centre de notre vie et tout le reste est une nuisance qui nous dévie de l’important : suivre la sélection, la soutenir, célébrer, chanter et faire notre catharsis. C’est quelque chose dont nous Argentins avons besoin tous les quatre ans. Quand arrive le moment, nous avons besoin que cela dure le plus longtemps possible pour rester dans ces limbes, dans cet endroit extraterrestre, qui nous permet de vivre une histoire qui n’est pas la nôtre, mais que nous prenons comme si notre vie était en jeu.

Lors des deux Coupes du Monde dont nous parlons, celles de 78 et de 86, tout s’est finalement bien terminé, mais en Argentine, il y a eu une crise terrible en 2001, certainement l’une des plus graves que le pays ait connues. Et l’équipe nationale de 2002, entraînée par Marcelo Bielsa, qui est d’ailleurs un personnage bien particulier, a échoué de manière tout à fait inattendue. Comment tout cela a-t-il été perçu ?

Peut-être que ce sont des moments ou d’une certaine manière, l’esprit ou l’humeur populaire a prédisposé à cet échec ou à accepter avec plus de naturel cet échec qu’à d’autres moments. Le football peut suspendre la réalité et générer un état d’esprit différents à ce que vit l’Argentine ou faire qu’il ne se génère pas, ces points d’inflexion à partir desquels on se dit « ok, désormais, il y a une sélection qui dispute une Coupe du Monde, me représente bien et en plus gagne ou me donne de la joie ». C’est quelque chose qui dure jusqu’à ce que la réalité ne soit plus suspendue et fait l’on oublie ce que traverse le pays. Mais avec la sélection de Bielsa, cela ne s’est pas produit. En 2002, la sélection n’est jamais parvenue à enthousiasmer réellement comme elle l’avait fait avant la Coupe du Monde. Pour cela, cela a été pris peut-être comme quelque chose qui, tout en suscitant l’illusion, était un peu la continuité de la période que traversait le pays et dans laquelle il fallait surmonter un sentiment, une sensation d’immense échec collectif.

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Il y a aussi ce paradoxe. L’Argentine de Menotti prône la liberté en pleine dictature alors que celle de Bilardo est celle de la contrainte en pleine démocratie. Ce qui unit sélection et peuple ne repose-t-il finalement pas sur une contradiction ?

La sélection démontre cette caractéristique des Argentins qui est d’être des gens qui s’adaptent facilement à n’importe quelle réalité. C’est ce qui fait que les joueurs argentins réussissent en Europe comme aucun autre. Roberto Perfumo disait que nous les Argentins, nous sommes comme des cafards car on s’adapte à n’importe quel milieu, à n’importe quelle circonstance. Dans ce sens, tandis que la sélection gagne, dispose de bons joueurs et génère des moments de bon football, ici, le reste ne va pas importer tant que ça. La vérité est qu’à part le fait qu’il y avait une sélection dont la préoccupation pour la tactique était plus forte que celle de Menotti, celle de Bilardo disposait aussi de bons joueurs. Ce n’est pas moi qui vais dire qui était Maradona, mais en plus de Diego, il y avait d’excellents joueurs qui furent également très important. De fait, le football est un sport collectif et en plus d’avoir un Maradona ou un Messi, s’il n’y a pas d’équipe derrière, s’il n’y a pas d’autres bons joueurs, une structure, une dynamique collective de jeu, il est très difficile de gagner. Le côté positif est qu’on a vu ici que sont arrivés divers joueurs qui appartenaient à une même génération dorée… Ceux qui ont joué - dans de nombreux cas, je ne sais si c’est la majorité – dans la décennie des années soixante-dix, sont des enfants d’un pays qui allait bien, en tout cas pour la décennie des années cinquante-soixante, et qui permettait à des enfants de la classe basse pouvait accéder à une bonne alimentation et à la possibilité de grandir en jouant au football, en faisant du sport, de se développer non seulement pour des questions de survie, mais aussi pour le plaisir. Et cela s’est reflété dans les titres obtenus par cette grande génération de footballeurs des années soixante-dix.

C’est à cette époque qu’arrive Diego. Il était représentation d’un nouvel espoir ?

Clairement, le football mondial possède comme l’un de ses principaux attraits cette possibilité de voir de jeunes enfants qui ouvrent des voies, non seulement dans le sport, mais de la vie et qui ont surpassé des conditions très défavorables durant leur enfance, leur adolescence. De telle sorte que chaque histoire particulière de ces footballeurs est quelque chose de beau et qui sert à potentialiser l’attrait qu’a le football et cette identification que génère une sélection auprès du peuple. Ici entre un peu cette dimension culturelle qu’a le football. Si nous n’avions la connaissance ou l’accès à ces histoires de vie de chaque joueur et si nous ne comprendrions pas qu’ils sont le résultat de nombreux sacrifices et d’une lutte qu’ils mènent depuis leur plus tendre enfance pour être quelqu’un dans la vie, pour transcender pas qu’un sport mais aussi la société, certainement que ce sport ne nous attirerait pas tant et on ne se sentirait pas autant identifié à ces joueurs ou à ces équipes. Il me semble qu’aujourd’hui, le journalisme doit être capable de raconter à nouveau ces histoires qui, dans bien des cas, sont aujourd’hui occultées ou reléguées au second plan par des statistiques, des chiffres ou des commentaires portant sur des sujets très superflus ou sur la vie des millionnaires que sont de nombreux footballeurs de haut niveau. Ce qui intéresse les gens, me semble-t-il, ce qui peut intéresser le plus le public, du moins moi, en tant que lecteur ou consommateur d’histoires sur les footballeurs ou liées au football, c’est justement de connaître les origines modestes de chaque joueur, de savoir où ils ont commencé à jouer, comment, après avoir débuté dans un tout petit club, minuscule, d’un village perdu, qui, disons, il y a des terrains et peut-être pas grand-chose d’autre, ils sont parvenus à devenir des figures de tout premier plan. Dans cet optique, je mène actuellement un travail pour que ces histoires soient connues. J’ai transmis cette idée à un journaliste pour la Coupe du Monde précédente. Il voulait écrire un livre sur les curiosités des Coupes du Monde et je lui ai dit que faire un livre de plus sur ce thème n’avait pas grand intérêt, il y en a déjà un grand nombre. Pourquoi ne suis-tu pas l’idée que j’avais, je t’aiderai, pour faire un livre sur les joueurs argentins qui sont issus de toutes petites villes de province et qui ont fini par jouer des Coupes du Monde non seulement pour l’Argentine, mais aussi pour d’autres sélections. Par exemple, il y a un joueur de Posadas, de la province de Misiones, une province du littoral proche du Paraguay, qui a marqué un but sur penalty pour la France lors du Mondial de 1966, car il était d’origine française, c’est Héctor de Bourgoing. Il y a énormément d’histoires de ce type et elles sont très intéressantes. Comment un type, comme Camoranesi par exemple, a commencé dans un village si petit et dans un club qui n’existe plus, dans un stade en bois ou très précaire a pu finir champion du monde avec l’Italie. Ces histoires sont très intéressantes et c’est pour moi ce que les journalistes doivent se réapproprier, mettre en valeur et utiliser pour de nouveau enchanter les jeunes générations et leur donner la possibilité qu’ils apprécient le football comme phénomène non seulement sportif mais aussi culturel. Cela veut dire écrire des livres, des revues, réaliser de nombreux documentaires, des séries, des films…

Ce récit particulier, c’est ce qui unit Diego au peuple ?

La relation entre Maradona et le peuple a beaucoup à voir avec l’amour que les gens avaient pour lui avant même qu’il débute en équipe première. Tout petit, il était ramasseur de balle à Argentinos Juniors et à la mi-temps des matchs, il allait au centre du terrain pour jouer avec le ballon. Il avait dix-onze-douze ans. Les gens le regardaient et l’applaudissaient. Dès ce moment, on a vu qu’il y avait un joyau et qui était un enfant véritablement humble, ce gamin qui jouait avec les Cebollitas. Il y a tout ce récit qui remonte à plusieurs années auparavant. Et d’une certaine manière, Maradona est une prophétie qui s’est accomplie. Depuis de nombreuses années, le journalisme de sport argentin avait développé ce récit selon lequel le personnage principal est le gamin qui surgit du potrero. Ce gamin rebelle, issu d’une condition humble et qui possède cette malice, cette inventivité, ces capacités et qui, grâce à tout cela, se transcenderait, surpasserait toutes les difficultés. Cette prophétie réalisée a été comme un motif d’espoir et sentir qu’il y a effectivement un destin de grandeur pour ces Argentins qui surgissent de la misère ou dans la carence absolue du moyens économiques. C’est ce qui potentialise beaucoup l’amour du peuple pour Maradona.

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Si l’on évoque rapidement la sélection actuelle, on a la sensation qu’elle a régénéré l’amour que le peuple avait perdu envers elle. Est-ce uniquement une affaire de résultats ou il y-a-t-il autre chose ?

Il y a Messi. Voir Messi impliqué comme jamais auparavant envers sa sélection, ses coéquipiers, les Argentins également et vouloir qu’il couronne sa carrière avec un titre mondial est un motif très fort pour que la sélection génère cet amour. Messi à lui seul pourrait mobiliser de nombreux sentiments et personnes. Mais il y a aussi un groupe qui montre sur le terrain un certain esprit de solidarité, cette idée de sacrifice pour le maillot, qui ne se voyait peut-être pas avant. D’autres joueurs comme De Paul, Otamendi, Cuti Romero sont vu également comme des personnes très facile à aimer, comme des gens qui sont là pour défendre l’orgueil national et pas seulement jouer un match de foot, être champion en jouant bien. Ils sont là pour mettre ce qu’il faut mettre et on voit sur le terrain qu’ils donnent tout pour la sélection. C’est quelque chose de très valorisant et les Argentins en tiennent vraiment compte.

Pour conclure, revenons sur ce que tu as dit à propos de la presse. Je suis tout à fait d'accord avec toi. Aujourd'hui, quand on regarde Olé, 90 mins, quand on voit qu’El Gráfico n’existe plus au format papier… Est-ce que cette évolution négative de la presse sportive est liée, selon toi, à l'évolution des mentalités, c'est-à-dire à la façon dont les gens perçoivent le football ?

Non. Je crois que cela a beaucoup à voir avec le fait que les grandes entreprises de presse aujourd’hui sont des groupes dirigés par des gens qui ne connaissent rien du journalisme, du football, et qui voient cela comme un commerce. Ils cherchent plus que tout des exemples de succès ou des personnages qui pourraient leur permettre de transmettre un message de consommation et basé sur le superficiel, en rapport avec ce que l’on peut avoir, consommer, acheter et non être. Dans cet optique, il est plus intéressant de voir ceux que produisent divers médias alternatifs, des chaines YouTube, qui le font avec peu de moyens. D’un côté, c’est un problème que les grands médias soient des grands groupes éloignés des nécessités, des inquiétudes, des goûts traditionnels ou pourraient réellement mobiliser davantage la consommation de ce qu’ils produisent. Mais d’un autre côté, il y a des gens avec peu de moyens qui peuvent générer des contenus alternatifs à ce que génèrent les grandes entreprises et qui, avec la possibilité d’enquêter comme on peut le faire aujourd’hui, sont capables ou ont au moins la possibilité de produire des récits, des histoires, des contenus qui pourraient davantage attirer les gens que ce que proposent les grands médias. Au moins, c’est ce que je préfère et je crois que c’est le cas de nombreuses autres personnes également. Et c’est ce que j’essaye de fomenter ici et aider à ce que cela se produise. Tout ce dont je dispose ici comme matériel d’archives, journalistique, photographique, les publications en vente mais aussi en consultation pour ceux qui veulent faire quelque chose, est justement un moyen et non une fin. Pour moi, aucune de ces publications, aussi rares ou vieilles soient-elles, ont une valeur supérieure au simple bien matériel. Je ne suis pas collectionneur, je comprends qu’il en existe et je le respecte, beaucoup viennent ici, mais je voudrais faire quelque chose de ces publications. Alors je numérise d’anciennes revues, pour qu’il y a un accès plus facile à ces contenus et que cela me permette aussi de l’utiliser tout cela pour générer de nombreuses autres choses qu’aujourd’hui il est possible de faire avec peu de moyens grâce à la technologie et peu de moyens économiques.

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