La Grinta
·23 marzo 2026
La culture tifo suédoise : une identité devenue propre ? 2/3

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Fierté, chasse-gardée, nommez-la comme vous voulez, en tout cas, la culture tifo est devenue l’un des marqueurs les plus puissants des tribunes suédoises. Grâce à des innovations croissantes, une multiplication des supports et une grande imagination, les multiples fresques réalisées par les différents groupes de supporters suédois, de première ou seconde division, ont acquis une respectabilité remarquable dans cette activité incontournable des tribunes. Que ce soit pour honorer l’identité de leur ville, de leur club ou dénoncer des événements répressifs, les tribunes sont utilisées en long, en large et en travers et ce, pour le plus grand plaisir des yeux.
Le tifo, véritable star des stades suédois
Seulement 19e au classement UEFA, la Suède ne peut rayonner sur le continent européen avec les résultats des clubs de royaume. Malmö, club le plus titré du pays, s’est d’ailleurs distingué par deux dernières campagnes de Ligue Europa calamiteuses en ne parvenant pas à se qualifier pour les barrages à l’issue de la phase de ligue. De même, bien que les recruteurs se tournent de plus en plus vers la Scandinavie, aucun joueur du championnat national n’arrive à embrasser une carrière de star. Sebastian Nanasi patine à Strasbourg tandis que Lucas Bergvall est un joueur de rotation à Tottenham. Si Alexander Isak et Viktor Gyokeres sont en train de devenir les nouvelles égéries pour enfin tourner la page Ibrahimovic, leurs deux carrières n’ont pas débuté dans le championnat suédois et connaissent un léger ralentissement actuellement.
Face à cette pauvreté footballistique, la Svensk Elite Fotboll (SEF), équivalent de notre chère LFP, a parfaitement conscience que l’image de son championnat se forge plus sur les animations en tribune que sur le niveau de ses équipes. D’ailleurs, ce rapport aux tribunes des supporters et spectateurs suédois ne date pas d’aujourd’hui. Alors que les tribunes connaissent un fort développement depuis la période post-Covid, c’est dès 2013 que le public fait part de son plaisir à voir des tribunes animées. Une enquête menée par la SEF en 2013 montre que 92 % des spectateurs de matchs de football estiment que l’ambiance créée par « la culture positive des supporters », à travers les tifos et les chants, constitue un élément important de leur expérience globale au stade. La culture tifo est donc, en quelque sorte, une réponse à la médiocrité du niveau de jeu sur le terrain, tout comme l’ambiance plus globalement. Cependant, créer des animations, donner de son temps pour peaufiner l’animation provient avant tout d’un héritage construit lentement.
Une appropriation croissante de la culture tifo
Comme brièvement mentionné dans notre premier volet, la culture tifo fait son apparition au milieu des années 1990. Évidemment, la source d’inspiration est italienne notamment par les correspondances, les voyages et la diffusion de magazines relatant les exploits des tribunes italiennes en la matière.
Bien qu’il soit compliqué de déterminer la première scénographie ayant eu lieu en tribune, il semblerait selon le chercheur Hägstrom, que le premier tifo d’envergure ait été déployé par les supporters de l’IF Hammarby le 1er mai 1995 lors de la rencontre opposant les joueurs de Stockholm à l’IFK Norrköping. Si l’on compare la Suède aux autres places fortes du foot européen, elle ne fait donc pas preuve d’un retard abyssal dans le développement des chorégraphies visuelles. De plus, aujourd’hui, Hammarby continue d’être une place forte de la culture tifo en Suède, s’appuyant sur l’histoire de sa ville et de son quartier historiquement riche en sous-cultures. D’un ton un peu plus provocateur, on pourrait même considérer que Hammarby ainsi que d’autres clubs suédois forment une avant-garde en l’espèce.
À la suite de cette première tentative, la volonté de déployer une voile ou de faire émerger une mosaïque à base de feuilles ou de drapeaux prend de l’importance. Un an plus tard, à Malmö, le groupe MFF Tifosi dont on peut sûrement penser que le nom n’est pas choisi au hasard, dispose des feuilles sur chaque siège afin de montrer aussi un visuel. Une nouvelle fois, dans le livre de James Montague mentionné dans le premier volet, le fondateur du groupe MFF Tifosi en 1996 raconte comment les autres supporters, ou plutôt spectateurs, étaient interloqués par le projet.
Certains chercheurs suédois ont également cherché à comprendre pourquoi les groupes de supporters suédois se sont investis si fortement dans ces confections. Pour eux, les tifos semblent correspondre à la mentalité suédoise et la faculté des nordiques à être organisés et rigoureux, comme on a pu le voir aussi par les rythmes très coordonnés des chants.
Cette organisation s’est ensuite traduite très clairement par un système propre à la Suède. En effet, la quasi-totalité des équipes de première et seconde division ont un groupe de supporters spécifique qui créent des scénographies. Celui-ci réunit plusieurs membres de différents groupes si la tribune n’est pas gérée uniquement par une section de supporters. Dans le cas d’Hammarby, le groupe tifo est composé de membres des Hammarby Ultras, des Ultras Boys 99 pour ne citer qu’eux. La même chose est observable à Malmö, à Göteborg. Cette structuration, très collective, ne met en avant aucune association et a pour conséquence de produire des décors très souvent basés sur le club, la ville, le stade, les cultures et identités locales. Il y a également des références à la pop-culture ainsi que des rappels historiques. En somme, certains chercheurs développent l’idée d’une culture « glocal » pour évoquer le mélange entre l’inspiration italienne et la forte volonté de démontrer des expressions et cultures locales.
Par conséquent, les associations de supporters, pourtant les premières mains des tifos, se retirent du visuel au profit de leur club. Les tifos en référence aux groupes sont plutôt déployés lors des anniversaires comme ce fut le cas lors des 25 ans des Ultras Boys d’Hammarby en 2024 ou les 20 ans des Ultras Göteborg en 2025.

Tifo des Ultras Göteborg pour leurs 20 ans. Crédit Emelie Hübner
Ce fait tient à une explication économique et budgétaire : les groupes tifos des clubs suédois sont soutenus par des dons provenant de tous les supporters et c’est bien la grande particularité de leur organisation. En Suède, chaque tifogruppen possède un compte en banque sur lequel il est possible d’envoyer une participation. Les numéros de ce compte en banque, sorte de PayPal suédois, sont relayés par les différentes associations et par le tifogruppen. Par exemple, les supporters de l’IFK Göteborg apposent presque à chaque match une bâche « soutenez le groupe tifo » avec les numéros qui redirigent vers le compte en banque. Mieux encore, les clubs eux-mêmes soutiennent ce fundraising sur leur site respectif. Facile et rapide, le système de contributions au budget semble faire l’unanimité.
Puis, s’il y a un moment où cette culture démontre toute sa force en Suède, c’est lors du premier match à domicile de la saison, début avril. Durant les semaines qui précèdent cette première journée à domicile, les groupes s’affairent à réunir les fonds nécessaires à la première chorégraphie de la saison. Durant les matchs de Coupe de Suède, les groupes redoublent d’actions et de communications. Par exemple, les supporters se baladent avec tirelires ou seaux pour récupérer quelques pièces. Également, une certaine transparence est visible avec des objectifs annoncés. Par exemple, le fonds tifo de GAIS a annoncé vouloir récolter 100 000 couronnes suédoises pour son premier déploiement de la saison dans deux semaines, c’est-à-dire environ 10 000€. Ce visuel à la première journée est devenu un rituel attendu de tous, s’enchaînant très souvent à la suite du cortège du premier match à domicile.
Au total, selon un calcul personnel après quelques recherches, au moins 12 tifos sur les 16 clubs de première division suédoise, ont été réalisés lors du premier à domicile ou à l’extérieur. Par exemple, Malmö a privilégié une mise en scène à l’extérieur et un déploiement de nombreux drapeaux divers et variés à domicile qu’on ne peut pas totalement qualifier de tifo. Toutes les grosses tribunes sont présentes, les trois clubs de Stockholm notamment ont mis le paquet sur ce match d’ouverture. D’autres clubs mineurs, dont l’affluence moyenne se situe aux alentours des 5000 spectateurs ont aussi été inventifs et assumés ce rituel comme Halmstad, Sirius ou encore Oster. Cependant, un grand absent manque à l’appel, il s’agit de l’IFK Göteborg. Grand habitué des levers de rideau à domicile avec de multiples supports, les supporters de Göteborg ont décidé de boycotter ce tifo d’ouverture.

Tifo de Djürgarden pour leur premier match à domicile contre Malmö. Crédit Emelie Hübner
Une culture défendue
En effet, pendant l’intersaison début 2025, les rapports entre les groupes et le directeur sportif Hakan Mild, ancienne gloire du club, se sont fortement tendus. Les groupes l’ont tenu coupable de la dernière décennie du club, clairement pas à la hauteur de l’histoire de l’IFK Göteborg, de ses 18 titres de champion de Suède et de son rang de seul vainqueur suédois d’une compétition européenne. Au-delà de désaccords profonds et d’une banderole dès ce premier match à domicile appelant à sa démission, les supporters ont reproché durant toute la saison les sorties médiatiques de leur directeur sportif dans le quotidien régional, le Göteborg Posten. En guise d’opposition, les groupes de supporters ont décidé de stopper temporairement la sortie de tifos jusqu’à ce que Mild démissionne. Cette situation, presque ubuesque, montre à quel point ces chorégraphies visuelles sont importantes en Suède et deviennent des objets quasi politiques dans les relations club-supporters. Pour les groupes de Göteborg et notamment les Ultras Göteborg, cette décision était d’autant plus lourde que le groupe fêtait en 2025 ses 20 ans. Cette année aurait été sans doute riche en animations. A cette décision s’additionne aussi l’arrêt de toutes pyrotechnies hormis durant les deux matchs du derby face à GAIS. Effectivement, pour certains groupes, la pyrotechnie fait partie de la culture tifo notamment lorsqu’il s’agit de craquage simultané et massif à l’entrée des joueurs.
Durant toute la saison, le Kommandobryggan tiendra cette ligne qui finit par déboucher sur l’annonce de l’annonce de la démission de Mild en octobre, à quelques semaines de la fin de saison. Comme prévu, les activités tifos reprennent donc en toute fin de saison. Lors du dernier match de la saison, les UG 05 déploient deux voiles d’envergure pour leur anniversaire, un en début de match, l’autre à la mi-temps. La culture tifo reprend donc vie à Gamla Ullevi après s’être uniquement habillé en vert et noir pour l’autre club de la ville, GAIS.
Rendez-vous à Pâques, pour se délecter des tifos et de les faire figurer dans le top de la Grinta.









































