« Le n°2 qui veut pousser le n°1 dans l'escalier, je ne le prends pas »... les leçons de management d'Onesta avant la liste de Deschamps ! | OneFootball

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·14 mai 2026

« Le n°2 qui veut pousser le n°1 dans l'escalier, je ne le prends pas »... les leçons de management d'Onesta avant la liste de Deschamps !

Image de l'article :« Le n°2 qui veut pousser le n°1 dans l'escalier, je ne le prends pas »... les leçons de management d'Onesta avant la liste de Deschamps !

Sélectionneur de l'équipe de France de handball pendant 15 ans puis directeur de la haute-performance pour la France aux JO 2024, Claude Onesta a tout connu dans sa carrière. Habitué des listes et des grands tournois, il se confie pour Onze Mondial en marge de la sortie de son livre "Performer - La méthode" sur le cas Didier Deschamps qui doit dévoiler ce jeudi sa liste pour la Coupe du Monde.

Vous gardez toujours un œil attentif sur vos collègues sélectionneurs, notamment dans le football ?


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CLAUDE ONESTA. Oui, plutôt, même si pour être honnête, je suis le football en pointillés aujourd'hui. Mais je suis Didier [Deschamps] parce qu’on se connaît et qu’on s’est croisé souvent. On a toujours un regard sur le métier de l’autre, surtout quand les épisodes sont réussis. Le fait d’avoir vécu cela souvent permet de comprendre ce qui ne se dit pas, ce qui se vit de l’intérieur et qui est parfois difficile à percevoir pour le public.

On ressent parfois de la compassion quand on voit un collègue se faire bousculer par les critiques ?

C’est un métier très exposé, et le foot l’est plus que n’importe quelle autre discipline. Mais d'un autre côté, si tu ne veux pas subir les critiques, il ne faut pas y aller. Tu ne peux pas vouloir tous les avantages, la passion, mais aussi des rémunérations bien plus conséquentes qu’ailleurs, et refuser le reste. Parfois c’est douloureux, parce que c’est injuste ou mensonger, mais c’est la vie des coachs. Il faut s’endurcir pour ne pas souffrir. Le plus compliqué, ce n’est d’ailleurs pas pour nous, car nous sommes dans la bagarre, on se défend. C’est plus dur pour l’entourage qui subit sans pouvoir agir. Cette sensation d’injustice est très envahissante pour les proches.

Le rapport aux médias a-t-il beaucoup évolué selon vous ?

La dynamique n’est plus la même. Avec l’information en continu, on est soumis à des analyses furtives, souvent non vérifiées. On se fait balloter par des éléments parfois mensongers ou "orduriers". Le problème, c’est que quand les choses sont dites, le mal est fait. On aura beau prouver trois jours après que c’était faux, on ne convaincra jamais tous ceux qui l’ont lu. J’ai connu un journalisme où les gens prenaient le temps, vérifiaient et comprenaient les sujets. Aujourd'hui, il faut aller vite pour prendre les autres de vitesse, souvent au détriment de la vérité.

"Le courage décisionnaire est l'essence de ce métier"

Qu’est-ce qui explique parfois l'absence de "grands noms" dans une liste?

On l'a vu en 1998 avec Aimé Jacquet qui ne prend pas Ginola ou Cantona. C’étaient des joueurs exceptionnels, mais ils auraient eu du mal à entrer dans le "casting" de l'équipe. C’est la réalité du sélectionneur : chercher l’homogénéité. C’est parfois impossible à expliquer au joueur évincé. Lui, il regarde son nom et son niveau, toi, tu parles de l'harmonie avec les autres ou de la capacité d’un remplaçant à couvrir plusieurs postes en cas de blessure. On a du mal à se comprendre parce qu'on ne regarde pas la même chose. Je me mets à la place de Didier [Deschamps] avant une Coupe du Monde : il y a l’équipe que tu as l'habitude d'aligner, et il y a l'anticipation de tout ce qui peut se passer pendant la préparation.

Claude Onesta sur le banc des Bleus - Icon Sport

Comment fait-on pour composer une équipe capable de gérer l'imprévisible, comme les blessures ou les scénarios improbables ?

Composer une équipe, c’est essayer de trouver toutes les solutions nécessaires dans des scénarios plus compliqués les uns que les autres. Il ne s'agit pas seulement de force stratégique ou technique. Pour choisir la doublure d'un numéro 1, on ne prend pas forcément le numéro 2 sur le papier. Si le numéro 2 n'a qu'une envie, c'est de "pousser le titulaire dans l'escalier" pour prendre sa place, le numéro 1 passera plus de temps à surveiller ses arrières qu'à se préoccuper des adversaires.

Dans votre livre « Performer - La méthode » (ed. Michel Lafont), vous dites que le "meilleur joueur" peut être un poison. Est-ce vraiment possible de s'en passer au moment de faire une liste ?

Absolument. Il y a eu des joueurs que je n’ai pas choisis pour cette raison. Dans une liste de 30, tout le monde ne joue pas, mais tout le monde doit vivre ensemble. Si vous prenez des gens inadaptés, vous vous créez un problème interne bien plus conséquent que celui posé par l’adversaire. Le "génie" sur le terrain qui est un enfer au quotidien finit par faire exploser le groupe. Il faut avoir le courage de prendre des décisions qui seront critiquées. Les journalistes, eux, veulent des stars parce que l'histoire est plus facile à raconter avec les stars. Mais si vous faites vos choix pour faire plaisir aux médias, vous risquez de vous "casser la gueule". Le courage décisionnaire est l'essence de ce métier.

Vous citez souvent l'exemple du PSG comme contre-modèle ?

J'en ai souvent ri, même si ce n'est pas drôle, car c’était pour moi la négation du sport collectif. On empilait les stars parce qu'on avait l'argent, mais on n'avait jamais une équipe. Ce n'était pas un problème de compétence tactique des entraîneurs. Il a fallu qu'un type arrive [Luis Enrique] et dise : "Ceux-là, sortez-les, je veux des jeunes doués que je vais faire courir deux fois plus". Au début, on l'a pris pour un fou, mais il a eu la vision et la clarté de ne pas se renier pour plaire. Le plus dur, c'est quand ces jeunes deviennent stars à leur tour : les problèmes reviennent. Savoir associer les joueurs pour en faire une équipe, c'est tout le métier.

Comment annonce-t-on à un joueur qu'il ne fera pas partie de l'aventure, par exemple pour les JO ?

Je le faisais rarement par téléphone. Pour les JO, on partait à 22 en préparation pour seulement 15 places à l'arrivée. Pendant des semaines, les types donnent tout pour le rêve de leur vie. Un matin, vous réunissez tout le monde et vous donnez la liste. On me demande souvent si je les avais "préparés" à ça. Mais on ne prépare pas à un drame. Jusqu'à la dernière minute, le joueur joue sa carte à fond. C'est une décision que j'ai toujours prise seul. Je partageais beaucoup avec mon staff, je connaissais leurs préférences, mais à la fin, c'est à moi de décider pour ne pas faire porter ce poids aux autres. À 95 %, tout le monde se doute des noms, mais pour les deux derniers, le doute subsiste. C’est la suite qui vous dit si vous avez bien décidé : si vous gagnez, tout le monde se tait.

Claude Onesta conseillant Nikola Karakatic - Icon Sport

Comment sent-on qu'un groupe est au bord de la rupture en pleine compétition ?

Ce ne sont pas les matchs les plus durs à gérer, c'est la phase de préparation. Elle est longue, fastidieuse, avec cette incertitude de la sélection finale qui crée une tension. Dans le foot, j'ai parfois l'impression que l'individu est plus important que l'équipe. Chez nous, celui qui sort du cadre sort du projet. Vivre ensemble pendant deux mois, sans voir sa famille, c'est dur pour des adultes. Plus on avance, plus la pression extérieure augmente et cela devient une "cocotte-minute". Si vous n'avez pas anticipé les risques, ça vous "pète à la gueule".

"Une Coupe du Monde n'est pas une promenade ou une fête"

Quel est le rôle du staff dans ces moments-là ?

Le coach doit s'appuyer sur un staff très solide pour capter les "signaux faibles". Un joueur n'ira jamais dire au coach qu'il est au fond du trou ou qu'il a perdu confiance, car il a peur de ne pas être sélectionné. Il va se confier au kiné, au médecin ou au prépa physique. Ces infos doivent remonter. Toute faille dans le staff avant la compétition participera à l'échec de l'aventure.

Quel conseil donneriez-vous à Didier Deschamps pour sa liste, sachant que c’est probablement sa dernière ?

Je n'ai pas la prétention de lui donner des conseils, il est très expérimenté. Mais c'est souvent là qu'on est le meilleur, quand on n'a plus à se préoccuper du futur. D'habitude, quand on compose une liste, on ne pense pas forcément qu’à la compétition immédiate mais aussi aux suivantes. Faut-il prendre un joueur de 35 ans pour le "récompenser" ? Non, une Coupe du Monde n'est pas une promenade ou une fête. Parfois, il vaut mieux prendre un jeune de 20 ans qui ne jouera pas, mais qui apprendra de l'intérieur pour être essentiel dans quatre ans. Sur sa dernière liste, Didier aura peut-être moins ces problématiques de gestion future.

Une équipe, c'est donc un équilibre de statuts ?

Une équipe, c'est un ensemble de gens qui créent du lien. Il faut des éléments qui "titillent" les titulaires pour maintenir une dynamique, mais de façon positive. Le remplaçant doit être le premier acteur solidaire du titulaire.

Vous évoquez souvent le danger de réunir les "meilleurs" sans penser à l'équilibre. Quel est le risque majeur selon vous ?

C'est tout le paradoxe. Si vous alignez deux génies qui se détestent, leur association va finir par diminuer le potentiel de l’équipe. Composer un groupe, c'est intégrer des joueurs qui ne sont peut-être pas indispensables sur le terrain, mais qui le sont pour la vie du collectif. En cas de défaite ou de pression, ces profils sont capables d'absorber les tensions et de protéger les autres. Le problème quand on ne prend que les "meilleurs", c'est qu'ils sont tous les patrons dans leurs clubs respectifs. Or, en sélection, certains devront être remplaçants. S'ils sont incapables de vivre ce rôle, ils souffrent. Et cette souffrance finit par dégager une "odeur" que les journalistes adorent. Dès que les médias s'en mêlent, l'histoire devient paralysante pour tout le groupe.

Dans une causerie célèbre, vous disiez aux remplaçants : « Ne cherchez pas à faire le match du siècle ». Pourquoi cette consigne ?

Un remplaçant doit accepter qu'il n'est pas là pour devenir titulaire dans l'immédiat. Son rôle est de faire souffler le titulaire tout en maintenant le niveau de l'équipe. S'il tente un geste de génie qu'il rate huit fois sur dix, il met tout le monde en difficulté. Une équipe se construit comme une maison : on ne change pas les pièces et on ne déménage pas les meubles tous les jours. Si un remplaçant fait un bon match, on ne va pas bousculer tout ce qui a été préparé depuis des mois. L'ordre établi apporte des repères et de la sérénité.

Pourtant, un sélectionneur peut être tenté de changer sa hiérarchie si un remplaçant "titille" le titulaire, non ?

C'est là qu'il faut distinguer l'émulation de la concurrence. La concurrence peut mener à l'affrontement, ce qui est mortifère. L'émulation, c'est dire : « Je suis ton remplaçant, j'accepte mon rôle, mais mon niveau va te pousser à être encore meilleur ». Le rôle du coach en compétition est de ne pas s'entêter si un titulaire perd pied, mais de ne pas non plus créer un climat d'insécurité où chaque joueur a l'impression de jouer sa vie à chaque ballon. Le sélectionneur décide souvent sur ce qu'il "renifle", sur des petits signaux invisibles de l'extérieur.

Vous écrivez que les coachs savent faire progresser les athlètes, mais pas forcément les faire gagner. Quel est votre objectif prioritaire en sélection ?

Sélectionneur et entraîneur de club sont deux métiers différents. En club, on façonne les joueurs quotidiennement. En sélection, le temps est trop court pour transformer techniquement un joueur. Didier Deschamps ne va pas changer fondamentalement un joueur X en quelques jours. Le sélectionneur est un utilisateur de potentiel. Sa performance est évaluée sur sa capacité à mettre les joueurs dans les meilleures conditions pour gagner. Si un joueur perd ses moyens en compétition, c'est autant la faute du coach que la sienne : s'il l'a pris, c'est qu'il pensait pouvoir régler ce problème.

Claude Onesta lors de la finale des JO de Pékin en 2008 - Icon Sport

L'équipe de France de football arrive avec l'étiquette de favorite. Comment gère-t-on ce statut sans être tétanisé ou suffisant ?

Le danger, ça peut être les débuts de compétition trop réussis. Il est rare qu'une équipe surfe sur la réussite du premier au dernier jour. Paradoxalement, les équipes qui réussissent une phase de poules brillante risquent de tomber de haut à la première difficulté parce qu'elles n'ont pas appris à souffrir. Les équipes les mieux armées pour aller au bout sont celles qui rencontrent des difficultés tôt dans le tournoi, qui ratent des matchs, mais qui trouvent la ressource pour dépasser cela. La compétition se construit progressivement. Le statut de favori fait plaisir aux observateurs, mais si les joueurs se contentent de cela, ils dérapent.

En résumé, quelle est la clé pour aller au bout ?

C'est savoir composer une équipe capable d'absorber les difficultés. Une compétition ne se gagne pas sur les deux premiers matchs. Les équipes les plus faibles jettent toute leur énergie au début et créent parfois des surprises, mais celui qui veut gagner sait qu'il doit monter en puissance pour être à son meilleur niveau lors des phases finales.

Vous êtes resté 15 ans à la tête de l'équipe de France, Didier Deschamps entame sa 14e année. Comment continue-t-on à se faire entendre après tant d'années ?

Il faut toujours apporter des éléments nouveaux, que ce soit dans l'organisation de jeu ou les schémas tactiques. L’équipe doit avoir l’impression qu’elle a encore des choses à apprendre. Si les joueurs pensent qu'ils n'ont qu'à réciter une leçon déjà connue, ils se lassent, perdent en vigilance et se font surprendre. Il faut mettre l'équipe face à des options qu'elle ne maîtrise pas complètement pour qu'elle soit obligée de s'appliquer. Plus on dure, plus le risque est de devenir un coach trop sûr de soi. Mais je ne pense pas que Didier soit de ce type-là. Il ne se rassure pas facilement, il doit passer des nuits blanches à mûrir les situations.

"À force de faire le grand écart, tu restes coincé par terre"

Est-ce que le fait d'avoir déjà gagné ensemble est un avantage ou un piège ?

C’est à double tranchant. Il ne faut pas se dire : « C’est bon, on finit toujours par gagner à la fin ». Ça ne marche pas comme ça. En revanche, celui qui a déjà gagné sait qu’il a déjà trouvé la clé par le passé. Dans la difficulté, il sait que la solution existe. Celui qui n'a jamais gagné peut finir par renoncer, pensant que la porte est définitivement fermée.

Regarderez-vous la liste de Didier Deschamps jeudi soir ?

Regarder la liste ne me donnera rien de plus, car ce n'est pas moi qui fais jouer l'équipe. L'essentiel d'une liste est prévisible à 60% pour n'importe quel observateur. Mais les derniers choix sont les plus profonds : ils reposent sur des critères collectifs, sociaux et humains que seul celui qui donne la liste peut comprendre.

La "petite surprise" du chef, c'est indispensable ?

Si c'est pour faire du buzz ou de la com, c'est un coup d'épée dans l'eau. Le joueur ne doit pas se croire plus important que l'équipe, mais cela vaut aussi pour le coach. Un entraîneur n'est pas là pour jouer avec son équipe ou soigner son image médiatique, il est là pour faire jouer son équipe. Le pragmatisme doit l'emporter sur l'effet de style. Ce métier est dur et sans concession. Dès que tu commences à faire des concessions pour plaire aux médias, tu fais des compromissions. À force de faire le grand écart, tu restes coincé par terre. Si tu ne cèdes pas à la pression, tu crées de l'opposition, et seuls les résultats feront taire cette opposition. Aimé Jacquet en est l'exemple parfait : tout le monde pensait qu'il se ferait manger, et c'est lui qui a fini par s'imposer.

Au fond, quelle est la plus grande difficulté du métier ?

La différence entre un journaliste (ou un consultant) et un coach, c’est que le journaliste raconte l’histoire après le match. Il explique ce qu’il aurait fallu faire. Le coach, lui, doit raconter l’histoire avant le match, sans avoir vu les joueurs jouer. C’est beaucoup plus facile de commenter une fois que c’est fini. Enfin, une grande équipe est une équipe capable de s'adapter en cours de jeu. Si vous avez tout prévu contre le meilleur joueur adverse et qu’il se blesse après 10 minutes, votre équipe doit savoir changer de stratégie de manière autonome. Le coach est un chef d'orchestre, mais il doit donner assez d'autonomie à ses musiciens pour qu'ils trouvent les solutions ensemble sur le terrain.

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